Merleau Ponty disait que Hegel est à l'origine de tout ce qui se fait de grand depuis un siècle. En effet, après Spinoza puis Kant, Hegel fait partie de ceux qui ouvrent la voie à la philosophie moderne.
Il a contribué à la logique dialectique, montré une philosophie systématique, avec un chemin à parcourir, vers une finalité.
Sa pensée est exposée à des malentendus, à l'origine de critiques :
- Par exemple on a parfois du mal à adhérer à ses jugements sur les femmes, sur l'art indien, l'histoire politique de l'Extrême Orient, etc ... En fait ces jugments sont toujours assujettis à une théorie, un peu comme des notes additionnelles. Ils ne sont pas importants. C'est la théorie qui l'est.
- De même qu'en concevant une finalité, le système hégélien fait penser à des fins dans le sens le plus commun : fin de l'Histoire, de la philosophie, de l'art etc ... Ce qui amène à des "slogans" spectaculaires, au nom de Hegel, du genre : il n'y a pas de philosophie contemporaine (normal : elle est "finie"), l'art est mort ... Il conviendrait probablement de considérer plutôt que l'idée de sytème n'est qu'une "idée", que Hegel n'a jamais décrit dans son ensemble, et encore moins indiqué une fin précise.
- Dans la même veine, en envisageant une finalité à toute existence, Hegel exprime une conviction sans, semble-t-il jamais lui donner un contenu précis. L'homme hégélien pourrait être comme ce chevalier, parti vers un horizon lointain pour une mission qu'il a oublié en cours de route, malgré tout son effort pour s'en souvenir !
Certains diront : Mais si ! le Maître a bien indiqué le(s) but(s) précis : esprit absolu, l'idée absolue, la connaissance absolue etc ... A vrai dire, des ouvrages comme la Phénoménologie de l'Esprit finissent par l'injonction : vous voulez la connaisance absolue, eh bien : c'est le chemin que vous avez parcourue avec ce livre ! A la fin de la "Logique", quand on croit enfin atteindre "l'Idée absolue", Hegel déclare : ce n'est autre que la méthode enseignée dans l'ouvrage ! Eh oui, "chemin" (Hodos en grec) qui donne "méthode", la pensée se resaisissant elle même dans un cheminement perpétuel ... Reste, bien sûr, le problème d'un balisage suffisamment rationnel de ce chemin !
L'image du chemin font paraître les penseurs "dialectiques" comme Hegel et Marx (lire Le Capital - section 1 - chap 4), comme ne s'arrêtant jamais sur un point de vue bien déterminée. Quand ils expriment l'idée que la philosophie n'a aucune action sur la réalité, cela inclut son antithèse, qui consiste à dire que la philosophie aurait une certaine influence" sur la réalité. Cette contradiction pourrait se comprendre à travers un exemple emprunté à une loi simple de la physique : la gravité. Connaitre les équations de la "chute des corps" ne change effectivement rien à la réalité physique des choses, qui doivent toujours s'y soumettre, mais permet de fabriquer des avions qui tout en devant constamment "chuter" vers le centre de la terre, peuvent s'envoler vers le ciel ...
Cependant il importe de considérer que cela n'est seulement vrai de façon restreinte et momentanée. Ainsi, avec de bonnes connaissances techniques, un groupe d'hommes peut renverser un gouvernement et réaliser sa volonté. Mais, sur le long terme, l'histoire suivra sa propre trajectoire, indépendamment de cette volonté (notons que, pour Marx, cette trajectoire n'est nullement déterminé, contrairement à des fausses croyances).
En somme, on peut dire que Hegel (et Marx) nous conseille d'être humble face au "réel".
Cette humilité se manifeste en suivant avec persévérance un chemin (Hodos), armé d'une "méthode" (re-Hodos), qui consiste à transcender les sensations immédiates, afin de parvenir à l'esprit des choses. Exprimé d'une façon matérialiste (pourquoi pas ?), cela consiste à unifier une chose, perçu à travers les sens, avec l'idée que nous avons de cette chose. Par exemple, réussir à trouver l'équation d'un phénomène physique, ou trouver la "chose" (boson de Higgs, positron ...) qui correspond à une théorie - comme le "modèle standard" - ou une équation - celle de Dirac ... , c'est réaliser cette union. Cette équation ou cette théorie sont à priori incomplètes, provisoires, mais expriment un étape sur le chemin en question.
Dans le domaine des sciences humaines, transcender les sensations immédiats afin d'accéder à l'esprit d'un phénomène, n'est autre que l'approche de sa signification, tout en ayant en perspective les relations multiples de cette signification avec un ensemble de phénomènes.
Nous pouvons, sans investir trop de temps, se concentrer sur quelques extraits importants de l'oeuvre de Hegel, et essayer du moins d'avantage reconnaitre cette méthode, sinon de l'appliquer sur le chemin de la réflexion.
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Avant tout, il conviendrait de remarquer l'erreur des gens "communs" qui reprochent à Hegel, et à l'ensemble de la philosophie, de discourir sur des choses abstraites, sans intérêt ... La réalité est que ce sont justement ces gens qui sont dans l'abstrait, comme il est clairement expliqué ici :
Penser ? Penser de façon abstraite ? Sauve qui peut !
J`entends déjà crier ainsi quelque traître, soudoyé par l'ennemi, qui va clabaudant contre cet essai parce qu'il y sera question de métaphysique. Car métaphysique - tout comme abstrait, et même penser - est un mot devant lequel chacun, plus ou moins, prend la fuite comme devant un pestiféré. (...)
De toute façon, expliquer ce qu'est penser et ce qu'est l'abstrait semble ici parfaitement superflu; car c'est précisément parce que le beau monde sait fort bien ce qu'est l'abstraction qu`il s`enfuit à sa vue. (...)
Qui pense abstrait? L'homme inculte, non pas l`homme instruit. (...)
Tout ce qu'il me faut, c'est citer, à l`appui de ma proposition, des exemples tels que chacun conviendra qu'ils la contiennent. Voici : un assassin est conduit au lieu d'exécution. Pour le commun, il n`est rien d'autre qu`un assassin. Des dames hasardent peut-être la remarque qu'il est bâti en force, qu'il est bel homme, qu'il est intéressant.
Ce même commun trouve la remarque atroce. Quoi? Beau, un assassin? Comment peut-on avoir l`esprit aussi mal tourné et trouver beau un assassin? C'est à croire que vous ne valez guère mieux! Voilà bien la corruption morale qui règne chez les gens distingués, ajoutera peut-être le prêtre qui connaît le fond des choses et des cœurs. (...)
C'est là ce qui s`appelle avoir la pensée abstraite : ne voir dans l'assassin rien d'autre que cette qualité abstraite qu'il est un assassin et détruire en lui, à l'aide de cette simple qualité, tout le reste de son humanité.
Qui pense abstrait ? (1807)
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Une fois précisé le chemin de sa pensée face aux "communs", Hegel invite à identifier le but de la philosophie, afin de tourner "ses regards vers une sphère supérieure plus pure et plus vraie, où toutes les oppositions du fini disparaissent, où la liberté, se déployant sans obstacles et sans limites, atteigne son but suprême" ...
La Liberté est le but de la Philosophie :
La faculté la plus élevée que l'homme puisse renfermer en lui-même, nous l`appelons d'un seul mot, la liberté. La liberté est la plus haute destination de l'esprit humain. Elle consiste en ce que le sujet ne rencontre rien d'étranger, rien qui le limite dans ce qui est en face de lui, mais s`y retrouve lui-même. ll est clair alors que la nécessité et le malheur disparaissent. Le sujet est en harmonie avec le monde et se satisfait en lui. Là expire toute opposition, toute contradiction.
Mais cette liberté est inséparable de la raison en général, de la moralité dans l'action, et de la vérité dans la pensée. Dans la vie réelle, l`homme essaie d'abord de détruire l'opposition qui est en lui par la satisfaction de ses besoins physiques. Mais tout dans ces jouissances est relatif, borné, fini. ll cherche donc ailleurs, dans le domaine de l'esprit, à se procurer le bonheur et la liberté par la science et l'action (1). Par la science, en effet, il s'affranchit de la nature, se l'approprie et la soumet à sa pensée (2). ll devient libre par l'activité pratique en réalisant dans la société civile la raison et la loi avec lesquels sa volonté s'identifie, loin d`être asservie par elles.
Néanmoins, quoique, dans le monde du droit, la liberté soit reconnue et respectée, son côté relatif, exclusif et borné est partout manifeste; partout elle rencontre des limites. L'homme alors, enfermé de toutes parts dans le fini et aspirant à en sortir, tourne ses regards vers une sphère supérieure plus pure et plus vraie, où toutes les oppositions du fini disparaissent, où la liberté, se déployant sans obstacles et sans limites, atteigne son but suprême. [...] S'élever par la pensée pure à l'intelligence de cette unité, tel est le but de la philosophie.
Hegel - Esthétique (1835), Tome I
(1) Action, conforme à la Science et à la Raison, bien entendu.
(2) Exemple : quand on connait les lois de la "chute des corps" de la nature, on est capable de fabriquer des objets qui ne chutent pas, mais s'envolent dans les airs, et ainsi gagner une liberté nouvelle.
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Son but défini, essayons de voir à quoi ressemble la philosophie selon Hegel. Eh bien, à la science, avec en supplément, la question du sens et de la valeur :
Science et philosophie
Le rapport de la connaissance spéculative [la philosophie] avec les autres sciences consiste en ce que celles-ci puisent dans l'expérience, mais qu'elle l`admet et l'emploie; il consiste, en d'autres termes, en ce qu`elle reconnaît le général, les lois, les genres que contiennent ces sciences, et en fait son contenu, mais en introduisant en même temps dans ces catégories d`autres catégories, et en communiquant ainsi aux premières leur valeur et leur signification propre. La différence entre elle et ces sciences ne consiste à cet égard que dans ce changement des catégories.
HEGEL, LA SCIENCE DE LA LOGIQUE
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Cette voie "scientifique" de la philosophie suppose de la penser au sein d'un système (ici Hegel est en contradiction avec Kant - voir : l'illusion de système)
En route vers la science - La philosophie est un système :
Philosopher sans système n`a rien de scientifique. Outre qu'une telle philosophie n'exprime que des vues subjectives, elle est accidentelle dans le contenu. Un contenu n'a de valeur que comme un moment de l'ensemble; hors de là, ce n`est qu`une supposition gratuite ou une certitude purement personnelle. D'un autre côté, c`est à tort que l'on donne le nom de philosophie à une philosophie fondée sur un principe borné et distinct; le principe d'une philosophie véritable, c'est de renfermer tous les principes particuliers.
ENYCLOPEDlE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES
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La vraie figure dans laquelle la vérité existe ne peut être que le système scientifique de cette vérité. Collaborer à cette tâche, rapprocher la philosophie de la forme de la science - ce but atteint, elle pourra déposer son nom d'amour du savoir pour être savoir effectivement réel - c`est là ce que je me suis proposé.
[...]
Selon ma façon de voir, qui sera justifiée seulement dans la présentation du système, tout depend de ce point essentiel : appréhender et exprimer le Vrai, non comme substance, mais précisément aussi comme sujet (1).
[...]
Le vrai est le tout (2). Mais le tout est seulement l'essence s'accomplissant et s'achevant moyennant son développement. De l`Absolu il faut dire qu'il est essentiellement Résultat, c'est-à-dire qu'il est à la fin seulement ce qu'il est en vérité (3).
PHENOMENOLOGIE DE L'ESPRIT, PRÉFACE
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[...] Car toutes [les sciences], faisant partie d'un système qui a pour objet la connaissance de l`univers comme formant un tout organisé, sont dans un rapport mutuel et se supposent réciproquement. Elles sont comme les anneaux d`une chaine qui revient sur elle-même et forme un cercle.
Esthétique Tome I
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Chacune des parties de la philosophie est un tout systématique, une sphère à part; mais l`idée philosophique s'y trouve dans une détermination particulière, dans un élément spécial. Toutefois, précisément parce que chaque cercle est une totalité en soi, il sort des limites de son élément et devient la base d`une sphère plus vaste.
Le tout se présente en conséquence comme un cercle de cercles, dont chacun est un anneau nécessaire, de telle sorte que le système de tous les éléments respectifs exprime l'idée tout entière, qui en même temps se retrouve dans chacune en particulier.
ENYCLOPEDlE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES
Notes :
(1) "ceci est vrai" n'est pas comme "la neige est blanche" mais "le vrai" est, s'exprime, se manifeste, dans "ceci" comme un sujet.
(2) le tout, c'est le système.
(3) Ce qui laisse (déjà) spéculer sur une "fin de l'Histoire" ...
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DIALECTIQUE :
Entrons (enfin !) dans le vif du sujet, avec la fameuse Dialectique Hégelienne, dont la compréhension exige d'avoir bien en tête la notion de "tout" c'est à dire de système, que nous venons d'examiner :
Le négatif est aussi bien le positif
L’unique chose pour gagner le procès scientifique, c’est la connaissance de la proposition logique que le négatif est tout aussi bien le positif, ou que ce qui se contredit ne se dissout pas en zéro, dans le néant abstrait, mais essentiellement dans la seule négation de son contenu particulier, ou encore qu’une telle négation n’est pas toute négation, mais la négation de la Chose déterminée qui se dissout, et donc est négation déterminée ; que donc dans le résultat est contenu seulement ce dont il résulte (*)
Science de la logique, Tome 1, Livre 1.
(*) Le fruit est la négation de la fleur, mais cette négation renferme en elle la raison qui permet au fruit d'exister ...
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Le bouton disparaît dans l'éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. À l`apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s'introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l'autre, parce qu`elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l'unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l'une est aussi nécessaire que l'autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout.
LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRIT, PRÉFACE
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On considère ordinairement la dialectique comme un art extérieur qui produit arbitrairement la confusion de concepts indéterminés et une apparence de contradiction. [...] Souvent aussi on ne considère la dialectique que comme une sorte de jeu de bascule d`un raisonnement qui avance et recule, et dont le vide est caché par la subtilité qui est le propre de cette façon de raisonner.
[...]
Il est de la plus haute importance de saisir et d'entendre le principe dialectique. C`est lui qui dans la réalité est le principe de tout mouvement, de toute vie et de toute activité, de même qu'il est l’âme de toute connaissance scientifique véritable.
[...]
Par exemple, lorsqu`on dit que l'homme est mortel, on considère la mort comme quelque chose qui a sa raison d'être dans des circonstances extérieures, et d'après cette façon d'envisager la mort il y aurait dans l’homme deux propriétés particulières, celle de vivre, et aussi celle de mourir. Mais la vraie façon de se représenter la chose consiste à considérer la vie comme telle comme portant en elle-même le germe de la mort, et le fini en général comme portant en lui-même sa contradiction, et partant comme se supprimant lui-même.
[...]
En outre, la dialectique s'affirme dans toutes les sphères et dans toutes les formes de la nature et de l'esprit; par exemple, dans le mouvement des corps célestes. Une planète est en tel moment en tel lieu, mais elle est virtuellement dans un autre lieu, et elle amène à l'existence cette opposition avec elle-même en se mouvant.
[...]
Quant à la présence de la dialectique dans le monde de l`esprit, et plus particulièrement dans le domaine du droit et de la vie sociale, il suffira ici de rappeler comment l'expérience universelle nous apprend qu`un état, une action poussée à sa limite extrême se change ordinairement en son contraire.
[...]
Mais par-là que la dialectique a pour résultat un terme négatif, celui-ci est en même temps, et cela précisément en tant que résultat, un terme positif (*), car il contient comme absorbé en lui ce d'où il résulte, et n'est point sans lui. C'est là la détermination fondamentale de la troisième forme de l'idée logique ...
La Science de la Logique, I.
Note :
(*) On peut dire, pour résumer notre affaire, que "les choses sont et ne sont pas, car elles se modifient". En se changeant (de forme - bouton, fleur, fruit - ou de position - l'exemple de la planète qui bouge - etc ...), la "chose" initiale "n'est" plus (à sa place initiale, la planète "n'est plus"), et en même temps "est toujours", par son devenir (à une autre place). C'est en cela que le "terme négatif" est en même temps "un terme positif".
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La Question de L'ETRE
Armés de sa dialectique, nous pouvons maintenant (commencer) à nous lancer dans quelques travaux pratiques, avec pour objet : l'Etre.
Il convient d'abord de rappeler que ce qui vient des sens (le "contenu empirique de la pensée") n'exprime que la version la plus pauvre et la plus abstraite (!) de la réalité. Il faudrait donc s'adresser à la "pensée pure" et ainsi penser "l'être pur" :
Pensée pure
Ce sont les pensées pures, les déterminations pures de la pensée qui constituent l'objet et la matière de la logique. Les pensées, telles qu’on se les représente ordinairement, ne sont pas des pensées pures, car on entend par être pensé un être dont le contenu est un contenu empirique. Dans la logique, les pensées sont saisies de telle façon qu'elles n`ont d`autre contenu que le contenu de la pensée même, et qui est engendré par elle (1). Les pensées sont ainsi des pensées pures (2); et l'esprit y demeure en lui-même, et, par suite, est esprit libre, car la liberté consiste précisément à demeurer en soi-même, et à être le principe déterminant de soi-même (3).
(...)
C'est par l'être qu`on doit commencer, parce que l'être pur est aussi bien pensée pure que l'élément immédiat, simple, indéterminé, et que le commencement ne peut rien être de médiat et d'ultérieurement déterminé.
Notes :
(1) Le contenu empirique venant de l'extérieur nous rend tributaire de cet extérieur changeant que nous ne maitrisons pas. Or la Logique (c'est de cela qu'il s'agit ici), censé immuable (dans son système), ne doit pas être ainsi tributaire d'éléments changeants. La pensée logique ne s'occupe donc que de ce qui "est" en elle.
(2) Hegel dit aussi que : les déterminations de la pensée pure sont ce qu'il y a de plus connu, l'être, le non-être, la déterminabilité, la grandeur [...], l`un, le plusieurs, etc... Donc : pas de quoi s'affoler ! Notons aussi que la Logique, est la science de la "pensée pure". Nous cherchons tous à être logique, et sommes tous (déjà) dans la "pensée pure" !
(3) Hegel rappelle à notre souvenir la Liberté, but de la philosophie ... Ne pas être tributaire de "l'extérieur", c'est "demeurer en soi même", autrement dit : être libre. Il est important de remarquer que ceci n'exclut pas la confrontation à la « réalité » par l’expérience, qui est un autre versant de la connaissance, un autre moment de son cheminement dialectique .
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L'Etre est le Non-Etre
Cet être pur est l'abstraction pure, et, par conséquent, la négation absolue qui, prise elle aussi dans son moment immédiat, est le non-être.
(...)
Le non-être, en tant qu'il est ce moment immédiat, égal à soi-même, est de son côté la même chose que l`être. Par conséquent, la vérité de l`être, ainsi que du non-être, est dans leur unité. Cette unité est le devenir.
(...)
La proposition : l'être et le non-être ne font qu'un est pour la représentation et l'entendement une proposition si paradoxale qu`ils ne croient pas probablement qu`on la prenne au sérieux. Il faut dire en effet que c`est là la tâche la plus difficile que s'impose la pensée, par la raison que l`être et le non-être constituent l'opposition dans sa forme absolument immédiate, ce qui fait croire qu'il n'y a pas dans l`un d'eux une détermination qui contienne son rapport à l'autre. (...)
Mais s'il est vrai de dire que l'être et le non-être ne font qu'un, il est tout aussi vrai de dire qu'ils diffèrent, et que l'un n`est pas ce qu'est l'autre.
La Science de la Logique
Note :
Héraclite disait qu'on ne peut pas se baigner deux fois dans la même rivière. La raison est que l'eau de la rivière coule sans cesse, et qu'à un moment différent, c'est une eau différente. Mais c'est toujours la même rivière. Et en même temps pas la même rivière ... Rappelons ce qui a été dit à la fin du passage sur la Dialectique : les choses sont et ne sont pas car les choses changent ...
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REVOLUTION, TERREUR ET LIBERTE :
Après l'éloge de la liberté, comme “la plus haute destination de l'esprit humain”, “le but de la philosophie” ... nous voici devant un texte, il faut le reconnaitre, assez imbuvable, qui voudrait pourtant dire une chose simple : la liberté universelle est la négation de toute individualité, suspecte, par nature, d'agir contre elle.
Un gouvernement (c'est à dire la faction victorieuse d'une lutte de pouvoir), qui l'applique, se donne donc le droit d'éliminer toute faction ou individualité qui se dresse devant lui, même en l'absence de toute action hostile. Car la simple existence d'une individualité, est déjà suspecte, par son intention supposée ! "L'unique œuvre et opération de la liberté universelle est donc la mort", disait Hegel.
Ainsi, il tente d'expliquer la terreur née de la Révolution Française, qui se poursuit par des guerres interminables jusqu'à la fin de l'épopée napoléonienne. Pour nous, il aide aussi à comprendre la terreur stalinienne, Maoïste, le génocide des Khmers rouges ...
Place maintenant à Hegel, et bon courage !
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La liberté universelle ne peut donc produire ni une œuvre positive ni une opération positive; il ne lui reste que l'opération négative; elle est seulement la furie de la destruction (1). Mais l'effectivité suprême et la plus opposée à la liberté universelle, ou mieux l'unique objet qui devienne encore pour elle, c'est la liberté et la singularité de la conscience de soi effective elle-même. Cette universalité en effet, qui ne se laisse pas conduire à la réalité de l'articulation organique et se fixe pour but de se maintenir dans sa continuité indivise, se distingue en même temps à l'intérieur de soi-même, parce qu'elle est mouvement ou conscience en général; et en vertu de sa propre abstraction elle se sépare en extrêmes non moins abstraits : elle se divise dans l'universalité simple, inflexible, froide, et dans la discrète, absolue, dure rigidité de la ponctualité égoîstique de la conscience de soi effective (2).
Maintenant qu'elle en a fini avec la destruction de l'organisation réelle, et subsiste seulement pour soi, c'est là son unique objet - un objet qui n'a plus aucun autre contenu, possession ou être-là, aucune autre extension extérieure; mais cet objet est seulement le savoir de soi, comme Soi singulier absolument pur et libre (3) Ce en quoi cet objet peut être saisi n'est que son être-là abstrait en général. La relation donc de ces deux termes, puisqu'ils sont chacun pour soi indivisiblement et absolument et ainsi ne peuvent se concéder aucune partie constituant l'intermédiaire qui les unirait, est la pure négation, tout à fait sans médiation, et précisément la négation du singulier, comme l'entité de l'être dans l'universel.
l.'unique œuvre et opération de la liberté universelle est donc la mort, et, plus exactement, une mort qui n'a aucune portée intérieure, qui n'accomplit rien, car ce qui est nié c'est le point vide de contenu, le point du Soi absolument libre. C'est ainsi la mort la plus froide et la plus plate, sans plus de signification que de trancher une tête de chou ou d'engloutir une gorgée d'eau.
C'est dans la platitude de cette syllabe sans expression que réside la sagesse du gouvernement, l'entendement de la volonté universelle, son accomplissement. Le gouvernement n'est lui-même rien d'autre que le point qui se fixe ou l'individualité de la volonté universelle. Le gouvernement, une décision et une exécution qui procèdent d'un point, veut et exécute en même temps un ordre et une action déterminés. ll exclut donc d'une part les autres individus de son opération, et d'autre part il se constitue lui-même comme tel qu'íl soit une volonté déterminée, et de ce fait soit opposé à la volonté universelle. Le gouvernement ne peut donc pas se présenter autrement que comme une faction. Ce qu'on nomme gouvernement, c'est seulement la faction victorieuse, et justement dans le fait d'être faction se trouve immédiatement la nécessité de son déclin; et le fait qu'elle soit au gouvernement la rend inversement faction et coupable (4). Si la volonté universelle s'en tient à l'action effective du gouvernement comme au crime qu'il commet contre elle, alors le gouvernement, par contre, n'a rien de déterminé ou d'extérieur par où la faute de la volonté opposée à lui se manifesterait, car en face de lui, comme la volonté universelle effective, il n'y a que la volonté pure ineffective, l'intention. Etre suspect se substitue à être coupable, ou en a la signification et l'effet; et la réaction externe contre cette effectivité qui réside dans l'intérieur simple de l'intention consiste dans la destruction brutale de ce Soi dans l'élément de l'être auquel on ne peut rien enlever d'autre que son être lui-même.
Hegel - Phénoménologie de l'esprit - tome II - VI "L'Esprit"
(1) Passage à la Terreur proprement dite. La conscience de soi universelle dans son effectivité ne peut être que l'action négative; toute opération positive est opération d'un Soi singulier qui exclut ainsi les autres.
(2) Le seul mouvement qui trouve encore place est celui de la négation de l'entité singulière par l'entité universelle.
(3). Hegel voit dans la Terreur une sorte d'illustration concrète de cette rencontre du Singulier et de l'Universel dans leur abstraction qui est un des thèmes de sa métaphysique.
(4) Pour garantir l'application de la volonté générale, Fichte imaginait un système de contrainte mutuelle des gouvernés et des gouvernants; et Hegel remarquait à Iéna (Werke, éd. Masson, t. VII, p.365) que ce perpetuum mobile serait en fin de compte un perpetuum quietum. Or l'action est nécessaire. « Un gouvernement existe toujours, la question est seulement de savoir ce qu'il est devenu " (Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, ll, p. 232). C'est pourquoi ce gouvernement dans son action déterminée est nécessairement coupable; inversement, les citoyens sont toujours pour ce gouvernement suspects (Loi des suspects). Les individus sont coupables non par leurs actions, mais par leurs intentions supposées, leur réserve à l'égard du gouvernement.
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Voyage au pays de la subjectivité (1ère partie) : La certitude sensible est-elle une certitude ?
Le contenu concret de la certitude sensible [la certitude donnée par les sens] la fait apparaître immédiatement comme la connaissance la plus riche [...]. Cette connaissance apparaît, en outre, comme la plus vraie; car elle n'a encore rien écarté de l'objet mais l'a devant soi dans toute sa plénitude. En fait cependant, cette certitude se révèle expressément comme la plus abstraite et la plus pauvre vérité.
[...]
À la question : qu 'est-ce que le maintenant? nous répondrons, par exemple, le maintenant est la nuit. Pour éprouver la vérité de cette certitude sensible, une simple expérience sera suffisante. Nous notons par écrit cette vérité; une vérité ne perd rien à être écrite et aussi peu à être conservée. Revoyons maintenant à midi cette vérité écrite, nous devrons dire alors qu'elle s'est éventée.
[...]
Le même cas se produit pour l'autre forme du ceci, c`est-à-dire pour l'ici. L'ici est, par exemple, l'arbre. Je me retourne, cette vérité a disparu et s'est changée en vérité opposée : l'ici n'est pas un arbre, mais plutôt une maison. L'ici lui-même ne disparaît pas, mais il est et demeure dans la disparition de la maison, de l'arbre, etc. ; il est de plus indifférent à être maison ou arbre.
De nouveau, le ceci se montre comme simplicité médiatisée, ou comme universalité. La certitude sensible démontre en elle-même l'universel comme la vérité de son objet.
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRlT, Tome I, I (La Certitude sensible ou le Ceci et ma visée du Ceci)
Note :
En disant "ceci est" ou "maintenant c'est" les sens ne font qu'affirmer la vérité de "ceci" et "maintenant", en tant que concepts abstraits, mais ne dit rien de concret sur un "ceci" et un "maintenant" qui change continuellement, comme Hegel vient de démontrer.
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Hegel : Voyage au pays de la subjectivité (2è partie) : Conscience de soi et conscience de l'autre
Nous avons vu que, pour Hegel, on ne peut pas atteindre la vérité seulement en considérant le monde extérieur (par les sens). Il devient par conséquent nécessaire de se tourner à l'intérieur de soi-même, par la conscience de soi. Apparait alors une difficulté majeure : s'enfermant dans la conscience de soi, excluant tout ce qui extérieur à soi, mènera inévitablement à un conflit avec la conscience de l'autre, qui est une autre "conscience de soi" ... Voici ce qu'en dit Hegel (de ce qui entrainera la fameuse "dialectique du Maitre et de l'Esclave") :
D`abord, la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même en excluant de soi tout ce qui est autre; son essence et son objet absolu sont le Moi; et dans cette immédiateté ou dans cet être de son être-pour-soi, elle est quelque chose de singulier. Ce qui est autre pour elle est objet inessentiel, marqué du caractère du négatif. Mais l'autre est aussi une conscience de soi.
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRlT, Tome I, IV (La vérité de la certitude de soi-même)
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Hegel : Voyage au pays de la subjectivité (3è partie) : Dialectique du Maitre et de l'Esclave
Comme nous l'avons remarqué, on ne peut pas atteindre la vérité seulement en considérant le monde extérieur, et, en se tournant à l'intérieur, par la conscience de soi, on se trouve en conflit avec la conscience de l'autre qui est aussi une "conscience de soi" (voir plus haut)
Pour Hegel, c'est le début d'un combat "à mort". Chaque conscience va faire accepter à l'autre, et démontrer à elle même, son humanité dans le fait que, contrairement à l'animal, elle est capable de sacrifier sa vie pour gagner sa liberté. Seulement, à l'issue de ce combat, sauf exception, personne ne va mourir, car une conscience va céder, refusant le risque de mourir, quitte à perdre la liberté. C'est la "conscience esclave", se soumettant au Maître qui, lui, accepte l'éventualité de la mort pour être libre. Voici un bout de texte de Hegel sur ce sujet :
ll y a combat; car je ne puis me savoir moi-même dans mon contraire [l'autre moi] aussi longtemps que celui-ci est une conscience immédiate pour moi. [...] Le combat qu'amène la reconnaissance réciproque est un combat à la vie et à la mort. [...] Comme la vie est aussi essentielle que la liberté, ce combat, en tant que négation exclusive, aboutit d'abord à l'inégalité, en ce qu'un des combattants préférant la vie se conserve comme conscience de soi individuelle, mais qu'il abdique son droit d'être reconnu comme libre; tandis que l`autre se maintient dans son indépendance, et est reconnu par le premier comme maître. C'est là le rapport du maître et du serviteur. Celui-ci, le serviteur, en travaillant pour le maître, use de sa volonté individuelle et égoïste, supprime l'immédiateté du désir, et par cette abdication de lui-même et par la crainte du maître, amène le commencement de la sagesse, le passage à la conscience de soi générale.
Encyclopédie des Sciences Philosophiques
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L'esclave, en se soumettant au maître, ne travaille plus pour son désir, mais pour le désir de son maître. C'est pourtant par cette soumission, en s'échappant de l'égoisme dans lequel s'enferme le maître, qu'il finit par regagner son humanité et sa liberté. En effet, en oeuvrant au profit d'autrui, il adopte un comportement typiquement humain et en façonnant le monde extérieur par le travail, il se réconcilie avec lui, définition hégélien de la liberté. Lisons Hegel, à ce propos :
Tandis que le serviteur travaille pour le maître – par suite non dans l'intérêt exclusif de sa propre singularité – son désir reçoit cette envergure consistant en ce qu'il n'est pas seulement le désir d'un celui-ci mais, en même temps, contient en lui le désir d'un autre. Le serviteur s'élève donc au-dessus de la singularité, rivée au Soi, de sa volonté naturelle, et se tient, dans cette mesure, suivant sa valeur, plus haut que l e maître considéré dans son égoïsme, intuitionnant dans le serviteur seulement sa volonté immédiate, reconnu de manière formelle par une conscience qui n’est pas libre. Une telle soumission de l'égoïsme du serviteur forme le commencement de la liberté véritable de l'homme. Le tremblement de la singularité de la volonté, le sentiment du néant de l'égoïsme, l'habitude de l'obéissance, est un moment nécessaire dans la formation de chaque homme.
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, t. III, Philosophie de l’esprit
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Notes :
Le "Désir du Désir :
Kojève (1902-1968), interprétant Hegel, considère que le "désir du désir" initialisé par la "dialectique du Maitre et de l'Esclave" est une caractéristique de la psychologie humaine. Alors que l'animal désire une chose pour ce qu'elle est : nourriture, femelle ... l’humain désire une chose non pas pour elle-même, mais pour le désir qu’elle suscite aux autres. Il désire un "grand" vin, un costume de marque, une maison, une voiture, une femme ... en grande partie par le désir qu'ils suscitent chez "les autres". Des futilités occupent une bonne partie de son existence : titres, médailles, distinctions, honoricules et glorioles diverses, toutes sans valeur concrète, mais désirées par ses semblables. Et quand il lui arrive d'aimer quelqu'un, ce ne sera pas le désir de cette personne qui le préoccupe, mais le désir qu'elle le désire ...
NHV - 2005
Pourquoi la relation Maître – Esclave est-elle une dialectique ?
La volonté immédiate, de même que le comportement « naturel » n’est, pour Hégel, que l’expression de l’animalité, et non de l’humanité. L’humain dans son vrai sens, doit s’élever au-dessus de sa condition naturelle, de l’immédiateté de ses sentiments, se mettre sur la voie de "l'esprit absolu" ... Dans la "dialectique du Maître et de l'Esclave", dans un premier temps, le Maître surmonte sa peur naturelle de la mort en acceptant de parier sa vie, pour gagner la liberté. Cette attitude est typiquerment humaine, car anti-naturelle (l'animal n'aurait jamais un tel comportement). L'Esclave, au même moment, obéissant à un instinct naturel, ne supporte pas le risque de perdre sa vie et accepte de renoncer à la liberté. Cette attitude narurelle et donc "animale", lui fait perdre son humanité.
Dans le terme dialectique suivant, on voit l'Esclave renoncer à son propre désir, pour désirer le désir de son Maître. Par ce "désir du désir", l'Esclave manifeste un comportement typiquement humain (voir : ***). De l'autre côté, pendant que son Esclave retrouve l'humanité, le Maître s'enferme dans son égoïsme, ne reconnaissant que son désir immédiat, adoptant un comportement "animal" typique.
Il est évident que Maitre et Esclave ici ne sont que des images abstraites, esquissées pour les besoins du raisonnement, et non des personnages réels de la vie. Nous pouvons dire que ce sont des tendances inhérentes à la psychologie de chacun de nous.
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Hegel : Voyage au pays de la subjectivité (4è partie) : La "Belle Ame"
Dans la "dialectique du Maître et de l'Esclave", (voir plus haut) nous avons vu que le Maître s'enferme dans son égoïsme, dans la "pureté" de sa "conscience de soi" poussée au plus haut degré d'abstraction, jusqu'à devenir une conscience vide. Puis, progressivement, faute d'être alimentée par ce qui l'entoure, ce que Hegel appelle "la belle âme" s'évanouit "comme une vapeur sans forme" ... Voici l'extrait en question :
La conscience (du Maître) vit dans l`angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l'action et l`être-là [l'être déterminé], et pour préserver la pureté de son cœur elle fuit le contact de l'effectivité et persiste dans l'impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu'au suprême degré d'abstraction, à se donner de la substantialité, à transformer sa pensée en être et à se confier à la différence absolue (*). L'objet creux qu'elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. [...]
Dans cette pureté transparente de ses moments, elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s`éteint peu à peu en elle-même, et elle s'évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l'air.
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRlT, TOME ll, VI (L'ESPRIT)
(*) C'est, pour la conscience du Maître, admettre qu'elle est dans le "réel", qu'il est un "être là", parmi les êtres concrets qui l'entourent, autrement dit, quitter son existence abstraite, unique, pour être égale dans la "différence absolue" avec les autres êtres ...
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Hegel et l’Histoire (1) - Histoire de la Philosophie
L’idée de base est que la Philosophie est le fruit de conditions de vie concrètes des sociétés (« esprit de son temps »). Elle n’est donc que le reflet de l’histoire des sociétés (1er extrait), qu’il s’agit juste de « comprendre » (2è extrait), sans aucune prétention de modifier cette histoire (comment un reflet peut-elle modifier l’objet qui le produit ?) (3è extrait). Toutefois, comme d’habitude, Hegel se « contredit », en présentant l’antithèse du 1er extrait, comme quoi il n’existe qu’une seule et unique philosophie, produit d’un « même esprit vivant » … (4è extrait)
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Philosophie comme fruit de de conditions de vie concrètes des sociétés :
Au milieu d`un peuple donné, c`est une philosophie déterminée et celle-là seule qui s`élève. Cette philosophie [...] est dans un rapport intime avec sa vie politique et sociale, religieuse et morale, militaire, scientifique, artistique. [...] De toutes ces faces d'une seule et même organisation, la philosophie en est une; il y a plus : elle est la plus haute expression de l'esprit tout entier, la conscience de tout son développement; elle est l'esprit du temps, se réfléchissant lui-même. L’histoire, les constitutions, l'art, la religion, la philosophie, ont ensemble une seule et même racine, l'esprit du temps.
Leçons sur l’Histoire de la Philosophie
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Que faire de cette Philosophie ? Juste comprendre …
Sur le droit, la moralité, l'État, la vérité est aussi ancienne qu`exposée et proclamée dans les lois positives, dans la morale et dans la religion publique. Que manque-t-il encore à cette vérité, en tant que l'esprit pensant ne se contente pas de la posséder de cette manière immédiate, si ce n'est de la comprendre, et de revêtir d`une forme rationnelle le contenu rationnel par lui-même, afin que ce contenu apparaisse justifié aux yeux de la pensée libre [...] ?
PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DU DROIT
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La philosophie arrive toujours trop tard pour changer l’histoire
Pour dire encore un mot de l’enseignement qui dit comme le monde doit être, la philosophie, de toute façon, vient toujours trop tard pour cela. En tant que pensée du monde, elle n`apparaît dans le temps qu`après que l'effectivité [la réalité intégrale] a achevé son procès de culture et est venue à bout d'elle-même. Ce que le concept enseigne, l'histoire le montre nécessairement de la même manière. [...] Quand la philosophie peint gris sur gris, elle ne se laisse pas rajeunir, mais seulement connaître; la chouette de Minerve ne prend son envol qu'à l'irruption du crépuscule.
PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DU DROIT
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Mais … La Philosophie est (quand même) unique !
L’histoire de la philosophie produit les degrés du développement sous la forme d`une succession accidentelle, et de la seule diversité des principes et des systèmes. Mais l'ouvrier de ce travail de quelques milliers d'années est le même esprit vivant, que sa nature pensante porte à se donner la conscience de ce qu'il est, et qui, à mesure qu`un degré de son développement est l'objet de sa pensée, est déjà parvenu à un degré plus élevé. L’histoire de la philosophie montre dans les divers systèmes, une seule et même philosophie à différents degrés de développement, et dans les divers principes qui ont servi à fonder des systèmes, les branches d'un seul et même tout. La philosophie, qui est la dernière dans le temps, est le résultat de toutes les philosophies précédentes, et doit par conséquent renfermer les principes de toutes : elle est donc, si c`est une philosophie véritable, la plus développée, la plus riche et la plus concrète.
La Science de la Logique
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Hegel et l’Histoire (2) : Histoire des Peuples
Il serait commode de se concentrer sur trois idées :
La première : le moteur de l’histoire des peuples c’est la réalisation de la liberté (« l’esprit est libre en soi »). Concrètement, l’histoire va de la liberté d’un seul à la liberté de quelques une, pour aboutir à la liberté de tous. Hegel va se livrer à quelques comparaisons quelque peu secondaires, sur l’Orient, l’Occident, les nations germaniques, qu’il s’applique à encenser un peu lourdement … (il est quand même payé par la monarchie prussienne !).
La deuxième : « l’histoire est une face de notre réalité », ce que j’appellerais une « vérité de l’eau humide … », si ce n’est que Hegel considère cette héritage comme « vivante » et non « pétrifiée »
La troisième : Les hommes ne savent pas qu’ils réalisent la marche de l’histoire
En voici les extraits :
L’Histoire comme réalisation de la liberté :
L`Orient savait et sait seulement qu'un seul est libre, le monde grec et romain que quelques-uns sont libres, le monde germanique sait que tous sont libres. Par suite, la première forme que nous voyons dans l'histoire universelle, c'est le despotisme, la deuxième, la démocratie et l‘aristocratie, la troisième, c`est la monarchie.
LEÇONS SUR L'HlSTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
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De l’histoire mondiale il peut être dit […] qu’elle est la présentation de l’esprit, de la façon dont il arrive à élaborer le savoir de ce qu’il est en soi. Les Orientaux ne savent pas que l’esprit, ou l’homme comme tel, est libre en soi. Parce qu’ils ne le savent pas, ils ne le sont pas. Ils savent seulement qu’Un seul est libre, mais c’est précisément pour cela qu’une telle liberté n’est qu’arbitraire, sauvagerie, passion sourde […] ; - cet Un n‘est donc qu’un despote, non pas un homme libre.
C’est d’abord chez les Grecs que s’est levée la conscience de la liberté, et donc ils ont été libres, mais eux-mêmes, comme d’ailleurs les Romains, surent seulement que Quelques-uns sont libres, non pas l’homme comme tel. Ceci, Platon ne le sut pas, ni Aristote. C’est pourquoi les Grecs n’ont pas seulement eu des esclaves - et leur vie et la subsistance de leur belle liberté en a dépendu - mais leur liberté elle aussi ne fut elle-même, pour une part, qu’une fleur contingente, passagère, non travaillée et limitée, et en même temps, pour une autre part, une dure servitude humaine, de tout ce qui est humain.
Seules les nations germaniques réussirent à acquérir […] la conscience que l’homme en tant qu’homme est libre, que la liberté de l’esprit constitue sa nature la plus propre. Cette conscience s’est d’abord levée dans la religion, la région la plus intime de l’esprit. Mais c’était une autre tâche encore que d’incorporer ce principe dans la réalité mondaine, une tâche qui, pour être résolue et accomplie, exige un long et dur travail de formation culturelle. […] Cette application du principe à la réalité effective, la pénétration, la formation de l’état du monde par ce même principe, constitue le long cours de l’histoire elle-même.
Hegel, La philosophie de l’histoire
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Notre histoire est une face (vivante) de notre réalité
Les actions de la pensée nous appartiennent d`abord comme faits historiques, comme appartenant au passé et comme étrangers à notre actualité. Mais en effet, ce que nous sommes, nous le sommes en même temps historiquement; ou, pour parler plus exactement, de même que dans l'histoire de la pensée, le passé n'en est qu'une face, de même ce qui en nous est impérissable est indissolublement lié à ce que nous sommes historiquement. Toute cette part de conscience rationnelle dont nous sommes actuellement en possession, n`est pas née uniquement du sol du présent : c'est un héritage, fruit des labeurs de toutes les générations qui nous ont précédés. Tout ainsi que les arts de la vie, la masse des moyens et des aptitudes, les institutions et les usages de la vie sociale et politique, sont le résultat des médiations et des inventions, des nécessités et des misères, de l'esprit et de la volonté du passé; de même ce que nous sommes dans la science et spécialement dans la philosophie, nous le devons à la tradition qui, à travers tout ce qui est passager et passé, forme, comme s’est exprimé Herder, une chaîne sacrée, et nous a conservé ce que les générations éteintes ont amassé.
Mais cette tradition n'est pas seulement une ménagère économe qui se contente de garder fidèlement le dépôt qui lui a été confié pour le transmettre intact [...]. La tradition n'est pas une pétrification immobile; elle est pleine de sève et de vie, pareille à un puissant fleuve qui s'enfle et grossit à mesure qu’il s`éloigne de son origine.
LEÇONS SUR L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
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Les hommes ne savent pas qu’ils réalisent la marche de l’histoire
L’homme fait son apparition comme être naturel se manifestant comme volonté naturelle : c'est ce que nous avons appelé le côté subjectif, besoin, désir, passion, intérêt particulier, opinion, représentation subjective. Cette masse immense de désirs, d'intérêts et d’activités constitue les instruments et les moyens dont se sert l'Esprit du monde pour parvenir à sa fin, l'élever à la conscience et la réaliser. Car son seul but est de se trouver, de venir à soi, de se contempler dans la réalité. C'est leur bien propre que les peuples et les individus cherchent et obtiennent dans leur agissante vitalité, mais en même temps ils sont les moyens et les instruments d'une chose plus élevée, plus vaste, qu'ils ignorent et accomplissent inconsciemment.
LA RAISON DANS L'HISTOIRE
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Hegel : l'Etat, le Droit, La Société Civile
Les individus, même rassemblés dans la "société civile", sont assujettis à leurs intérêts égoistes, et ne peuvent être conscients de l'intérêt général, qui est aussi le leur, que grâce à l'Etat, garant du Droit.
D’autre part, la liberté (but ultime de l’Histoire des peuples - voir plus haut) est contraire à l'égalité, et a besoin de l'Etat pour "grandir" ...
Marx "renversera" la conception Hégelienne de "société civile" ( = "citoyens" qui s'organisent en dehors de l'état) :
Ce n'est pas l'état qui conditionne la société civile en lui montrant le fondement de la Raison, et par suite, la "morale sociale". Pour Marx, c'est tout l'inverse : la société civile transfère ses préoccupations socio économiques à l'état, qui devient sa créature. L'état, dans ce sens, n'est que le représentant des intérêts socio économiques de la fraction dominante de la société, et non d'un idéal abstrait comme le pensait Hégel.
De plus, Hégel n'a pas anticipé la mondialisation qui réduit considérablement le rôle de l'état. Le Droit qu'il exerce est limité par ses frontières, alors que le marché, lui, est mondial, et impose ses propres lois à l'état.
Voici quelques extraits :
C'est seulement dans l'État que l`homme a une existence conforme à la raison. Le but de toute notre éducation est que l'individu cesse d'étre quelque chose de purement subjectif et qu'il s'objective dans l'État. [...] C'est ainsi que l'homme est conscience, c'est ainsi qu'il participe aux mœurs, aux lois, à la vie éthique et étatique.
LA RAISON DANS L'HlSTOIRE
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L'État est l'effectivité [Wirklichkeitz la réalité nécessaire, effective] de la liberté concrète. (...) Face aux sphères du droit privé et du bien-être privé, de la famille et de la société civile, l'État est d`une part une nécessité extérieure et la puissance qui leur est supérieure, à la nature de laquelle leurs lois, tout comme leurs intérêts, sont subordonnées, et dont ils sont dépendants; mais, d`autre part, il est leur fin immanente et possède sa vigueur dans l`unité ultime universelle et de l'intérêt particulier des individus, dans le fait qu`ils ont des obligations envers lui pour autant qu'ils en ont des droits.
Principes de la Philosophie du Droit
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Le haut développement et la haute organisation des États modernes amènent dans le fait l'inégalité la plus concrète entre les individus, tandis que des lois plus rationnelles et l'affermissement de l'égalité amènent une liberté d`autant plus grande et d'autant plus solide que l'État est capable de l'accorder et de la porter. La distinction superficielle des mots liberté et égalité indique déjà que la première conduit à l'inégalité. Et cependant, les notions de liberté qui ont cours ne ramènent qu'à l'égalité. Mais plus la liberté se consolide, comme sauvegarde de la propriété, comme possibilité de développer et de faire valoir ses talents, ses qualités, etc., et plus on la considère comme une chose qui s'entend d'elle-même. La conscience de la liberté et le prix qu'on y attache se dirigent alors de préférence dans le sens de leur côté subjectif.
Mais cette liberté subjective d'une activité qui s`essaie en tous sens, et qui dans les choses de l'esprit aussi bien générales qu'individuelles se laisse guider par son plaisir, cette indépendance du particularisme individuel, cette liberté intérieure où le sujet a des principes, des vues et une conviction propres, et acquiert par là une indépendance morale, tout cela implique, d'une part, le plus haut développement de la nature particulière de ce par quoi les hommes sont inégaux, et où ils se rendent encore plus inégaux par ce développement, et, d'autre part, il n`a grandi, ni ne pouvait grandir dans de telles proportions que dans les Etats modernes.
Encyclopédie des Sciences Philosophiques
Si l'État est confondu avec la société civile et si la destination est située dans la sécurité et la protection de la propriété et de la liberté personnelle, l'intérêt des individus singuliers comme tels est alors la fin dernière en vue de laquelle ils sont réunis, et il s'ensuit également que c`est quelque chose qui relève du bon plaisir que d'être membre d'un État. - Or celui-ci a un tout autre rapport avec l`individu; attendu qu'il est esprit objectif, l'individu n`a lui-même d'objectivité, de vérité et d'éthicité [Sittlichkeitz moralité sociale] que s`il en est membre.
PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE du Droit
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L'ESTHETIQUE
"L'Esthétique" n'a pas été écrit par Hegel, mais vient de notes de cours de ses élèves, avec des simplifications et semble-t-il, des erreurs (1), non corrigées par le Maitre car publiées après sa mort (2). Le titre "Esthétique" n'est pas non plus de Hegel. En effet, il s'agit davantage de philosophie de l'art, que de philosophie du "beau". L'art étant considéré ici comme mécanisme de production de sens, la philosophie de l'art est une philosophie du sens.
La formule "l'art est mort" n'est pas non plus de Hegel, mais une inteprétation de son idée comme quoi le mode d'être de l'art se trouve dans le passé. L'art existe toujours, son inflence continue à s'exercer sur le présent et l'avenir, mais les éléments qui président à la naissance d'une oeuvre d'art, les cultes, le prestige de dynasties et monarques, la décoration de palais et monuments, etc ... ne sont plus d'actualité.
C'est une des raisons pourquoi les oeuvres d'art se trouvent surtout dans les musées et les structures avec une fonction muséale (livres, films, magazines, disques, DVD ...). Même les "artistes de rue" comme Banksy, ne sont connus que parce leurs oeuvres sont reproduits dans ces structures muséales (3).
C'est aussi parce que ce qui préside à leur naissance n'est plus d'actualité, que l'art, conservé, n'existe que par lui même, alors qu'à l'origine, leur valeur est conditionnée par les fonctions qu'ils doivent remplir. Le fait d'appartenir au passé permet à l'art de devenir libre, d'être une pure invitation.
La philosophie de Hegel s'attache à un chemin, avec une destination, une finalité, qui est, on l'abien deviné, l'esprit. Appliqué à l'art, ce cheminement consiste à s'affranchir des contraintes de la "matière" et des sensations, pour ateindre l'Esprit absolu. Différentes étapes ont été décrits par le Maitre, qui pourrait mener à une forme d'art ne dépendant plus de la "forme" (voir "Classification des Arts" - plus loin).
Curieusement, cela nous rapproche de ... l'art moderne, en particulier de l'art abstrait (qui tente de s'affranchir des formes) ! Il conviendrait tout de même de remarquer qu'il est impossible de se libérer tant des contraintes de la matière (4) que des sensations. Hegel ne l'ignore sans doute pas, mais comme il a été dit, l'Esthétique est un recueil de notes de cours, dans lequel sa pensée à été simplifié.
L'idée de "la mort de l'art" est aussi à rapprocher de la fin de l'histoire, ici la fin de l'histoire de l'art. Un auteur moderne, Arthur Danto (1924-2013), a développé ce point de vue, en considérant que comme l'art moderne existe de façon autonome, ses oeuvres ne peuvent plus être reliées dans un récit cohérent, linéaire, ceci donnant cela, telle une "histoire". Remarquons aussi que quand l'art moderne est apparu, il a été rejeté par les représentants officiles de l'art, comme "ne faisant pas partie de l'art". Le fait que, avec le temps, l'art moderne gagne son statut "d'art", montre qu'il est en dehors de l'histoire de l'art, mais représente un résurrection de l'art (mort comme chacun sait), sous une forme "non historique".
Nous proposons quelques extraits essentiels de l'Esthétique, espérant qu'une lecture rapide puisse apporter un certain plaisir dans la contemplation de l'art des périodes antiques à la modernité.
Notes :
(1) Parmi les oeuvres de Hegel, l'Esthétique est réputé la plus "facile" pour cette raison. D'une part Hegel adapte son propos pour se mettre au niveau de ses élèves, de l'autre, ceux-ci, en prenant des notes, interprètent en simplifiant les points qu'il ont du mal à comprendre dans la pensée du Maitre .
(2) Il semblerait qu'au début, on ne dispose que d'une centaine de pages de notes, puis avec le temps, les différentes versions venant de promotions différentes d'étudiants, fournissent jusqu'à un millier de pages ...
(3) A propos de Bnaksy, voir : https://www.instagram.com/p/BomXijJhArX/?hl=fr&taken-by=banksy
(4) La matière, pour Hegel, est conçu comme une fonction du mouvement et du rapport entre le temps et l'espace (Encyclopédie des Sciences Philosophiques), bien loin du sens "naïf" de la Matière.
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Hegel : L’art est mort (1ère partie) – Le certificat de décès
Eh oui ! Examinons tout d'abord le certificat de décès rédigé de la main du Maitre (1)
Les statues sont maintenant des cadavres, dont l’âme animatrice s’est enfuie. Les hymnes sont des mots que la foi a quitté. Ces tables des dieux sont sans la nourriture et le breuvage spirituels et les jeux et les fêtes ne restituent plus à la conscience la bienheureuse unité d'elle même avec l'essence (...)
Les oeuvres sont désormais ce qu'elles sont pour nous : de beaux fruits détachés de l'arbre. Un destin amical nous les a offertes comme une jeune fille présente ses fruits. Il n'y a plus la vie effective de leur être-là, ni l'arbre qui les porta, ni la terre, ni les éléments qui constituait leur substance, ni le climat qui faisait leur déterminabilité (...)
Ainsi, le destin ne nous livre pas avec mes oeuvres de cet art leur monde, le printemps et l'été de la vie éthique (...) (2)
Notre opération quand nous jouissons de ces oeuvres n'est donc plus celle du culte divin grâce à laquelle notre conscience atteindrait sa vérité parfaite qui la comblerait (...) Elle est l'opération extérieure qui purifie ces fruits de quelques gouttes de pluie, de quelques grains de poussière (3), et, à la place des éléments intérieurs de l'effectivité éthique qui les environnaient, les engendraient, leur donnaient l'esprit, établit l'armature indéterminable des éléments morts de leur de leur existence extérieure : le langage, les éléments d'histoire, etc ..."
Hegel - Phénoménologie de l'esprit
(1) La "Phénoménologie de l'esprit" est publiée par Hégel lui-même, par opposition à l'Esthétique, recueil de notes de cours, publié par ses étudiants (voir plus haut).
(2) Hegel parle du déracinement de l'art, quand il n'a plus de fonction (cultuelle, politique, éthique ...).
(3) Il s'agit ici des efforts de conservation des oeuvres dans les musées et institutions de type muséale. Ces efforts s'adresse à "l'extérieur", "indéterminable", des oeuvres, alors que "l'intérieur" qui leur "donnaient de l'esprit", est mort.
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Hegel : L’art est mort (2è partie) – Classification des Arts
Après avoir parcouru son certificat de décès (1ère partie), pourquoi pas, à travers une classification que propose Hegel, examiner un peu le patient ? Comme s’il était vivant (d’ailleurs, est- il vraiment mort ?) …
Ainsi, l’art comporte trois périodes, articulées autour de sa définition comme « machine à produire du sens » :
1) Dans la période « Symbolique », faisant penser à l’art égyptien, et à l’architecture, le sens est caché. Il faut connaitre la structure du symbole pour le comprendre. En effet, pour un soldat de la campagne d’Egypte de Napoléon, que dire face à une pyramide ? Un énorme tas de pierre, sans porte d’entrée … Enigme !
2) Dans la période « Classique », qui correspond pour Hegel principalement à l’art grec avec ses sculptures, le sens est donné par l’image. On n'a pas besoin d’être pétri dans la culture grecque pour saisir la force qui se dégage d’une sculpture de Heraklès ou la grâce d’une Aphrodite … La postérité élargira le concept et parlera « d'art iconique », englobant toutes les formes de production de sens par l’image.
3) La période dite « romantique » , mais désignant en fait «l’art chrétien », s’adressant au spirituel. L'ennui est que le spirituel est, par essence, impossible à représenter. Si on essaie quand même de lui donner une forme, c’est pour éveiller ce même « spirituel » dans la personne en face. La postérité généralisera l’affaire en prenant en compte les manifestations artistiques dans lesquelles le sens est suggéré, dans l’instant, ici et maintenant, pour chacun, comme dans la musique (qui se laisse apprécier dans l'instant) et certaines peintures.
Allant plus loin, laissant Hegel derrière nous, on constate que dans l’art moderne, le sens est de nouveau caché (1), sauf qu’il ne s’agit plus comme dans le cas d’une pyramide, d’un sens précis (comme monument mortuaire), établi pour toujours, mais résultant d’une réaction personnelle, dans l’instant, ici et maintenant, de chacun. L'objectif de l'art moderne est de provoquer cette réaction ...
Voici quelques extraits de textes de Hegel à ce sujet :
"Nous pouvons donner, comme symbole d’un caractère propre de l’esprit égyptien, le sphinx. On trouve en Egypte des statues de sphinx innombrables, placées par centaines à la suite les unes des autres ; elles sont d’une pierre très dure et polie, couvertes de hiéroglyphes. Au Caire, il y en a d’une si colossale grandeur, que leurs griffes de lion à elles seules dépassent la taille d’un homme. Ce sont des corps d’animaux accroupis, dont la partie supérieure se dresse, surmontée quelques fois d’une tête de bélier, et ordinairement d’une tête de femme. L’esprit de l’homme fait effort pour sortir de la forme brute et stupide de l’animal, sans arriver à une représentation parfaite de la liberté, à une forme pleine de vie et de mouvements, parce qu’il doit rester encore mêlé et associé à des éléments étrangers."
Hegel - Esthétique
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[Dans l'art égyptien], il y a là un effort gigantesque de l'être interne pour se déployer au dehors, et ce dehors représente ce combat de l'esprit.
La forme n'est pas encore la forme libre, la forme de la beauté; elle ne possède pas encore la clarté spirituelle. L'élément sensible, naturel, n`est pas encore complètement transfiguré par l`esprit, au point de n'être que l`expression de l'esprit, et de n'avoir dans cet organisme, dans ses traits, que le signe et la signification de l'être spirituel. Ce qui fait défaut au principe de la vie égyptienne, c`est la transparence de l'élément naturel, extérieur, de la figure.
Atteindre à la conscience claire de soi-même, c'est là le problème qui est toujours à résoudre. Car ce qu`on a ici, c`est la conscience spirituelle qui lutte comme principe interne pour s'affranchir de la nature.
La représentation principale où l`on a une intuition complète de la nature de ce combat, nous la trouvons dans l'image de la déesse de Saïs qui était représentée voilée. Cette image symbolise (et dans l'inscription qui était dans le sanctuaire de son temple : " Je suis ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; nul n`a soulevé mon voile " - la signification de ce symbole est clairement exprimée) que la nature est un être différencié en lui-même, qu'il y a en elle deux côtés, un côté interne, caché, opposé à celui où elle apparaît sous une forme immédiate, qu'elle est une énigme.
Mais, ajoute l'inscription, " le fruit de mon corps est Hélios ". Ainsi cette nature encore cachée appelle la clarté, le soleil, la conscience claire de soi-même, le soleil spirituel, le fils. C`est à la clarté que s'élèvent les religions grecque et judaïque, la première dans l'art et la belle forme humaine, la seconde dans la pensée objective. L'énigme est dénouée. Suivant un mythe admirable et plein de sens, le sphinx égyptien est tué par un Grec. C`est ainsi que l'énigme est dénouée. Ce qu'elle contient, c'est l'homme, l'esprit libre, et qui se connaît lui-même. (2)
Hegel - LA PHILOSOPHIE DE LA RELIGION
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« L’architecture est l’art le plus pauvre quant à l’expression des idées. La sculpture est déjà plus riche, tandis que le domaine de la peinture et de la musique peut s’étendre de la manière la plus vaste. Avec l’idéalité croissante des matériaux extérieurs et leurs caractères plus complexes plus variés, augmente la multiplicité des idées et des formes qu’ils sont susceptibles de recevoir. Or, la poésie s’affranchit de cette prépondérance des matériaux. Elle est l’art universel, capable de façonner, d’exprimer dans n’importe quelle forme, un sujet quelconque pourvu qu’il soit susceptible d’entrer dans le domaine de l’imagination, et cela parce que son élément propre est l’imagination elle-même, cette base générale de toutes les formes de l’art et de tous les arts particuliers » (3)
Hegel – Esthétique
(1) Le vulgum pecus s'écrira : "ça n'a pas de sens" - souvent au sens propre : il ne sait pas dans quel sens accrocher le tableau ! En fait admettre un "non sens" c'est déjà attribuer à l'oeuvre un sens, c'est au moins une réaction, c'est répondre à l'objectif de l'art moderne.
(2) Tout en classant les arts, Hegel ne se préoccupe que de "la marche vers l'esprit", sujet de notre prochain article.
(3) "Poésie" peut se comprendre non comme art de versifier, mais dans son sens étymologique "poièsis", qui signifie "création".
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Hegel : L’art est mort (3è partie) – En route vers l’Esprit
L’art, comme la philosophie et la religion, servent à révéler l’esprit absolu.
C’est quoi l’esprit ? C’est ce qui transcende et relie les « choses », pour leur donner un sens.
Si cet esprit est qualifié de absolu, c’est pour se différencier de « l’esprit objectif », qui caractérise, par exemple, l’état ou les lois. L’esprit absolu existe en soi, alors que un esprit objectif, comme celui d’un état, dépend de multiples facteurs, doit lutter pour survivre, et finira par disparaitre, comme tout ce qui est objectif.
C’est parce qu’on a du mal à percevoir l’esprit dans la nature, qu’on la sublime à travers l’art. Comme nous l’avons vu dans la 2è partie (classification des arts), il existe un cheminement, tout au long duquel l’art s’affranchit progressivement des opacités de la matière, se libère de la « forme sensible », afin de rompre cette « alliance avec le sensible », d’inviter « la pensée à déborder les beaux-arts » et se laisser « gouverner par des principes abstraits » …
Une fois arrivé à cette destination, l’art a accompli son rôle, « cesse de répondre au besoin le plus profond de l'esprit » et appartient au passé.
Voici quelques extraits à ce sujet :
L'esprit perce plus difficilement à travers la dure écorce de la nature et de la vie commune qu'à travers les œuvres de l'art. Si nous donnons à l`art un rang aussi élevé, il ne faut pas oublier cependant qu'il n'est ni par son contenu, ni par sa forme, la manifestation la plus haute, l'expression dernière et absolue par laquelle le vrai se révèle à l'esprit. Par cela même qu`il est obligé de revêtir ses conceptions d`une forme sensible, son cercle est limité : il ne peut atteindre qu'un degré de la vérité.
[...] Mais il y a une manière plus profonde de comprendre la vérité : c'est lorsque celle-ci ne fait plus alliance avec le sensible, et le dépasse à un tel point qu`il ne peut plus ni la contenir ni l'exprimer. C'est ainsi que le christianisme l'a conçue, et c'est ainsi surtout que l`esprit moderne s`est élevé au-dessus du point précis où l`art constitue le mode le plus élevé de la représentation de l'absolu. Chez nous, la pensée a débordé les beaux-arts. Dans nos jugements et nos actes, nous nous laissons gouverner par des principes abstraits et des règles générales. L'artiste lui-même ne peut échapper ä cette influence qui domine ses inspirations. Il ne peut s`abstraire du monde où il vit, et se créer une solitude qui lui permette de ressusciter l’art dans la naïveté primitive.
Dans de telles circonstances, l'art avec sa haute destination est quelque chose de passé; il a perdu pour nous sa vérité et sa vie.
[...]
ll est permis d'espérer que l`art est destiné à s`élever et à se perfectionner encore. Mais en lui-même, il a cessé de répondre au besoin le plus profond de l'esprit. Nous pouvons bien trouver toujours admirables les divinités grecques, voir Dieu le père, le Christ et Marie dignement représentés; mais nous ne plions plus les genoux.
Hegel - ESTHÉTIQUE
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« Si l’art a dans la nature et les domaines finis de la vie son avant, il a aussi son après, c’est-à-dire le cercle qui le dépasse dans l’appréhension et la représentation de l’absolu. Car l’art porte en lui-même sa limitation. Aussi, fait-il place à des formes plus hautes de conscience. En général, dans le développement de chaque peuple, il arrive un moment où l’art ne suffit plus. L’après de l’art consiste en ce que l’esprit est habité par le besoin de se satisfaire lui-même, de se retirer chez lui dans l’intimité de la conscience comme dans le véritable sanctuaire de la vérité. L’art en ses débuts laisse encore une impression de mystère et de secret, de regret, parce que ses créations n’ont pas présenté intégralement à l’intuition sensible leur contenu dans toute sa richesse. Mais lorsque ce contenu entier trouve dans l’art une représentation entière, l’esprit, qui regarde plus loin, se détourne de cette forme objective, la rejette, rentre en lui-même … »
Hegel - Esthétique