L'expression "Phénoménologie" n'est pas aussi neuve que l'on pouvait croire, si l'on se laissait abuser par la vogue actuelle du mot. Depuis 2 siècles, les scientifiques appellent "phénoménologie" la description des corps qui précèdent l'explication par des causes ou par des lois. Phénoménologie ne veut pas dire autre chose que cette description de ce qui se montre, de ce qui apparait, bref, des "phénomènes".
Alors, pourquoi ce sort exceptionnel fait à la Phénoménologie, si elle n'est pas autre chose qu'une bonne description des apparences ?
Parce que, appliqué à l'avis de la conscience, une bonne description, une description respectueuse de ce qui apparait, bref, une description qui n'est pas pressée de céder la place à une explication, fait apparaitre des aspects qui, peut-être rendent impossible finalement le passage au stade de l'explication.
On fait remonter au allemand Husserl et à son oeuvre qui s'étend de 1900 à 1939, la fondation du mouvement Phénoménologique contemporain. C'est juste, si l'on veut dire que Husserl est le premier à avoir réfléchi sur les règles et les présupposés d'une description pure de l'avis de conscience. Mais, ces règles et ces présupposés qui devraient faire, à ses yeux, de la phénoménologie le fondement non seulement d'une science véritable, mais de la philosophie toute entière, ces règles et ces présupposés n'auraient jamais vu le jour si le fondateur de la Phénoménologie n'avait hérité d'une description approximative qui précisément appelait la rigueur d'une méthode nouvelle.
Avant Husserl, on avait déjà souligné cette propriété insolite et admirable de la conscience, de sortir de soi, de se tourner vers un objet, de viser un monde, d'éclater vers une extériorité. Nulle chose, nul objet au monde, nulle réalité physique, ne présente cette extraordinaire propriété de se rapporter à un objet, en le visant. Donc, avant Husserl, on avait déjà appelé "Intention" ou "Intentionnalité", cette propriété universelle de toute conscience, de toute fonction psychique, de tout acte de pensée, fut-il perception, désir ou volonté, cette propriété magnifique d'être "conscience de". On avait toujours plus ou moins su cela. En particulier, on avait remarqué, bien avant Husserl, que l'action humaine est une action intentionnelle, en ce sens qu'elle poursuit des fins. On avait remarqué aussi, bien avant Husserl, que la perception biologiquement utile est celle qui se fait à distance, et par conséquent, qui anticipe sur le contact et ainsi, le signifie, ou le signale.
Mais si on avait fait des applications limitées de l'idée d'Intentionnalité avant Husserl, personne avant lui n'avait fait la théorie de l'Intentionnalité, (la théorie de l'intentionnalité) dans son principe. Husserl lui-même n'a d'ailleurs pas commencé par cette théorie générale, mais par une application relativement limitée à des problèmes de logique. L'idée "Intentionnalité" fut donc d'abord un thème politique, polémique, et un moyen de mettre les objets et les lois de la logique à l'abri des prétentions réductrices de la psychologie. La psychologie peut seulement expliquer l'histoire de notre découverte de ces lois, elle n'explique pas que ces lois soient telles. Elles n'expliquent pas, donc, la constitution, la nature des lois logiques.
Ainsi, pour la première fois, et dans le cadre limité d'une théorie de la logique, la description se retournait contre l'explication. Alors que dans toutes autres sciences, la description n'est qu'un prélude. Avec l'avis de conscience, ce prélude, s'il est sérieusement conduit, révèle l'incompétence de l'explication de type physique, biologique, ou psychologique. C'est à dire l'explication par des causes antécédents ou par une genèse. S'il en est ainsi, la description devient alors l'essentiel. C'est la description qui est la science. Dans ces conditions, la Phénoménologie se pose elle même comme science rigoureuse de la conscience.
Dans sa seconde phase, la Phénoménologie de Husserl voulait élaborer la théorie générale de l'Intentionnalité et donc déborder le cadre encore étroit d'une théorie de la logique. Et, pour cela, la Phénoménologie allait essayer de considérer le caractère universel de la conscience d'être "conscience de". C'est alors que Husserl introduisit une méthode d'approche qui devait révolutionner ses propres analyses antérieures. Il appelle cette méthode, méthode de Réduction.
Pourquoi Réduction ?
Parce que, pour faire apparaitre la propriété de la conscience d'être "conscience de", il fallait mettre entre parenthèses, biffer en principe, l'existence même des choses hors de la conscience. Si on ne fait pas cela, on reste dans une conception très naïve, selon laquelle il y aurait en somme deux réalités : le monde, la conscience. Deux réalités qui entrent en contact. L'une, la chose, dehors, agit sur la conscience, qui est dedans. L'autre, la conscience, est impressionnée par la chose et réagit sur elle. Ce schéma, assez enfantin, dissimule la découverte de l'Intentionnalité. Car, en dressant le rapport de la conscience à la chose ainsi, comme un rapport entre un dedans et un dehors, on reste prisonnier d'une relation "chose - chose", en somme. C'est à dire d'une relation qui fait elle-même partie du monde, qui est intra - mondain. Par conséquent, pour faire apparaitre, dans toute sa pureté, l'idée de "conscience intentionnelle", c'est à dire, donc, d'une conscience qui se dépasse elle-même vers un monde, il fallait suspendre l'existence même de ce monde. Le suspendre par un acte tout à fait comparable au doute cartésien, lorsque Descartes doute de l'existence des choses pour faire apparaitre, justement, ce qui est unique dans le "je pense - je suis". Husserl a donc appelé Réduction cet acte assez fantastique et purement théorique de biffer l'existence des choses.
A quoi aboutit cette Réduction ?
Elle aboutit à faire de toutes les choses non plus les choses existantes, mais seulement des choses visées. Ce ne sont plus des choses qui existent sans que personne ne les voient, ne les imaginent, ne les pensent. Ce ne sont plus du tout des "réalités en soi". Ce sont simplement des vis à vis, des "vis à vis de conscience". Cette méthode, on le voit était déjà plus qu'une méthode. C'était déjà tout un parti pris philosophique. Et, on peut le comprendre, par le choc en retour de cette méthode de la Réduction, sur les premières découvertes de Husserl.
Dans sa première phase, on l'a vu, l'idée d'Intentionnalité avait plutôt servi à accentuer l'indépendance des objets de pensée, en particuliers des objets logiques, des lois logiques, (leur indépendance) à l'égard de la pensée elle-même. On peut dire que dans sa première phase, l'idée d'Intentionnalité avait surtout servi à mettre les objets logiques hors de la conscience. Ainsi, la conscience visait des réalités qui sont hors d'elle. Dans la nouvelle phase de la Phénoménologie, dominée par conséquent par la Réduction de l'existence, à partir de 1907 principalement, les objets perdant toute réalités absolue, ne sont plus que des "vis à vis de conscience". Ce "ne que" devenait l'essentiel. Dès lors, c'est la la conscience qui devenait l'absolu et c'étaient les objets qui devenaient relatifs.
Ainsi, après avoir été tiré du côté d'un réalisme des essences, la Phénoménologie était tiré du côté d'un idéalisme de la conscience. Et si Husserl appelait "transcendantale" cette Réduction, ce n'était pas par hasard qu'il reprenait ce mot Kantien, rappelant par là même qu'il est du côté de l'Idéalisme, c'est à dire du côté d'une philosophie pour laquelle la conscience est par elle-même, par sa constitution propre, l'origine et la condition de toute les propriétés des choses.
Et pourtant, la Phénoménologie ne pouvait pas plus virer à l'Idéalisme que jadis au Réalisme. Son thème même de l'Intentionnalité qui était son étoile directrice depuis le début, l'a empêché de basculer d'un côté ou de l'autre, sous le poids de la méthode. C'est plutôt une voie nouvelle, entre l'un et l'autre écueil, que la Phénoménologie a finalement tenté de tracer. La suite des travaux de Husserl, et surtout les applications concrètes, plus que des déclarations de méthode du Maitre, allait démontrer l'existence de cette voie nouvelle.
En effet, Husserl s'intéressa de plus en plus à rechercher les formes les plus primitives, les plus "originaires", comme il dit, de l'Intentionnalité de conscience. Or, cette recherche de ce qui est originaire le convainquit de plus en plus que ce n'est pas dans la pensée logique , mais au contraire dans la perception que réside cette forme la plus primitive de notre rapport au monde. C'est par la perception que je suis primordialement lié à un monde. Et je lui suis lié de telle façon que l'origine de cette relation se perd dans les ténèbres. Je suis toujours déjà lié au monde. Par ma naissance, j'ai été mis au monde.
En déplaçant ainsi le centre de gravité de la description, en le déplaçant de la pensée logique vers la perception, Husserl mettait en lumière un aspect de l'Intentionnalité que nie le réalisme logique de ses premières études, nie l'idéalisme de la méthode de Réduction que nous venons de dire. Un aspect, bref, que, aucune de ces deux voies d'accès ne justifiaient, mais que seul l'avis de la conscience percevante révélait. Et ce paradoxe, qui fait qu'il n'y a de monde que pour une conscience, et pourtant la conscience n'est pas créatrice du monde, mais qu'elle est au monde par son corps, par toutes ses fibres perceptives, affectives, actives. Bref, ce paradoxe qu'il n'y a de monde que pour une conscience, mais que pourtant je suis au monde, voilà le paradoxe qui est finalement au centre de la Phénoménologie et qui est sa découverte la plus précieuse.
C'est de ce paradoxe que vit aujourd'hui le mouvement Phénoménologique. Les variations du Maitre, les suggestions contradictoires que l'on peut tirer soit de de la phase logique, soit de l'idéalisme de la méthode, soit des investigations de la perception, toutes ces variations expliquent assez que le mouvement Phénoménologique ait finalement éclaté en tous sens. Ce qui le fait tenir ensemble, c'est l'idéal de la description, et c'est le thème directeur de l'Intentionnalité. Mais sur cette double base, nulle orthodoxie ne s'est édifié. C'est pourquoi il n'y a pas d'Ecole Phénoménologique, mais seulement un Mouvement Phénoménologique. Sans doute faut-il se réjouir de n'avoir pas vu se construire une nouvelle orthodoxie à partir de Husserl.
Paul Ricoeur
18/12/1957 (radio diffusé)