Le spectateur aurait l’impression d’une prolongation de « Million Dollars Baby », voire de sa conclusion. Les thèmes déjà évoqués dans « Million dollars baby » sont de nouveau présents : le jeune prêtre, dogmatique à point, affichant une assurance quasi insolente face à un personnage âgé, alliant un riche vécu à un désarroi immense … Nous retrouvons les déceptions au sujet des enfants, mais avec une surenchère passant par l’irritation pour aboutir au rejet, voire à la haine. Ici aussi, l’histoire tourne autour de relations entre maître et disciple, après quelques orages du début. Et ici aussi, le film se termine par une mort consentie, inévitable, sacrificielle sur l’autel de l’amour …
A travers le talent d’acteur de Clint Eastwood, apparaît un ancien combattant rongé par le passé, seul, désespéré, véritable radeau échoué, rejeté par le fleuve de l’existence sur une plage sordide. Ses regrets, ses déceptions, son désespoir ne peuvent trouver remède dans les paroles stéréotypées du jeune prêtre qu’il est obligé d’écouter. Il tourne en rond dans une existence bloquée, coulant des journées sans but, ressassant des questions sans réponse, ne sachant quoi espérer, pensant à sa vie comme un gâchis, à son environnement comme un non-sens, une décadence, une monstruosité…
Il aurait pu continuer comme cela, vivre une vie mortelle d’ennui, mort vivant jusqu’à la mort … Comme tant d’autres. Cependant il est sorti de l’impasse. Comment ?
Serait-ce par un retour sur soi, en quête d’un hypothétique éclair de sagesse, d’une essence divine, d’une quiétude de l’Etre en soi ? Absolument pas ! En se retournant sur lui, notre vétéran ne trouve que désolation, regrets, absurdité.
Ou alors en s’ouvrant sur autrui, embrassant cette chaleur fraternelle et se fondre dans l’Amour de l’Autre, s’investir dans le service d’Autrui ? Eh bien non. Une telle « ouverture » se heurte rapidement au dégoût que lui inspire sa propre famille, ainsi qu’au mépris qu’il éprouve pour la société qui l’entoure, et en même temps lui échappe.
On lui a suggéré la pratique religieuse … Piètre solution, quand la religion qu’on lui prêche, se trouve sclérosée dans un discours sans aucun rapport avec ses attentes, s’accrochant à un système de dogmes qui ne sont que des dissonances dans la triste mélodie de sa vie.
En fin de compte, dans « Gran Torino » comme dans « Million Dollars Baby », la solution vient de la rencontre avec une autre personne. Pas l’Autre avec un grand A, dans une société définie par telle ou telle type d'organisation théorique, mais un ou une autre en particulier, personne concrète, dotée de l’accent et du sourire de la très rustique apprentie boxeuse - serveuse de restaurant, des gaucheries et niaiseries de l’adolescent Hmong. Ce type de face à face implique une responsabilité immédiate. Immédiate car intervenant avant que l’on sache à qui on a affaire et avant que « l’autre » sache qui on est. Cette responsabilité peut se limiter à l’obligation d’être correct, poli, voire un devoir de gentillesse, ou au moins de ne pas heurter, vexer … De plus, elle se trouve multipliée par la souffrance des personnes avec qui on entre en contact. La responsabilité face au malheur et à la souffrance ne dépend pas non plus de qui on a affaire avec, ni de qui on est. Tout le monde est concerné face à la souffrance de n’importe qui. C’est justement ce qui délivre notre vétéran Kowalski, qui ne se trouve plus enfermé ni dans ce qu’il est, ni dans le jugement qu’il porte à la personne d’en face, pour trouver une conduite, une façon d’agir, indépendant de ces questions lancinantes qui ont mené sa vie dans l’impasse.
La mort est aussi un thème commun à « Gran Torino » et « Million Dollars Baby ». Dans les deux cas, le personnage principal se trouve face à une décision concernant la mort. L’entraîneur de boxe se sent obligé d’endosser la responsabilité de tuer son élève dont la vie n’est plus qu’un cauchemar. Le vétéran Walt organise sa propre mort pour que ses voisins Hmong puissent vivre une vie nouvelle.
La philosophie nihiliste soutient que les actions humaines n’ont aucun sens, car elles aboutissent invariablement à la mort. Toute notion de responsabilité est illusoire car quoi que l’on fasse pour qui que ce soit, tout le monde finit par mourir. Le problème, ici, est inversé. Il est des situations où la mort ne justifie pas l’abandon des responsabilités, mais que la responsabilité impose le choix de la mort. Pas d’inaction à cause de la mort, mais la mort comme action responsable …
Quand Walt tombe, les bras en croix, sous les balles des voyous, on ne peut ne pas penser à l’image du Christ sur la Croix. Le jeune prêtre a vu cela. La scène semble provoquer chez lui une « illumination » sur la signification profonde de la mort de Celui qu’il adore comme Dieu. Ce qui le fait avouer, dans le sermon à la fin du film : « Walt m’a tout appris ! »
« Gran Torino » suscite aussi une réflexion sur le racisme. Walt Kowalski, d’origine polonaise, exprime ouvertement son agacement face à l’installation des asiatiques dans son quartier. Tout comme la vielle dame Hmong, sa voisine. En fait, dans les blagues, et surtout les insultes que Walt distribue généreusement tout au long du film, notre vétéran n’épargne aucune des autres communautés ethniques. Ni les Juifs, ni les Irlandais, ni les Noirs … n’ont trouvé grâce à ses yeux. Il est tout simplement raciste. Comme beaucoup ! Cependant il est prêt à sacrifier sa vie pour ses voisins Hmong, et, comble de tout, donner sa superbe « Gran Torino » à un adolescent Hmong. Pourquoi ? Car, comme nous l’avons remarqué, le face à face entre des personnes concrètes, qui plus est, des personnes qui souffrent, ne passe pas par des considérations sur ce qu’est soi même et ce qu'est l’autre, Polonais ou Hmong, mais entrent en jeu que des personnes partageant une même expérience, subissant une même injustice, éprouvant une même souffrance. C’est un Humanisme très différent de l’Humanisme classique qui passe d’abord par une notion de l’Homme en général. Ici, seuls sont présents des personnes particulières, concrètes, mais suscitant une responsabilité illimitée. Au point d’impliquer le choix de sa propre mort.
Il faut dire que le nationalisme trouve aussi dans cette histoire un démenti cinglant. Si c’est cela l’Humanisme, alors le sentiment national est tout simplement inhumain.