Un Faux Polythéisme
Brahma, le Dieu Créateur
VISHNU, le Dieu incarné, protecteur et sauveur
Shiva, la Révolution en dansant
Un faux polythéisme
L’Inde compte en gros 300 millions de divinités en tout genre. Sans pour autant être vraiment polythéiste, du moins dans le sens judéo chrétien du terme ... En effet, tous les dieux ne sont que des manifestations d’une entité unique, une « Grande Ame », appelé Brahman. Nous mêmes, sommes également des manifestations de cette « Grande Ame », tout comme les dieux. Ce qui ramène à une référence plus familière, Jésus, quand Il déclarait : « vous êtes tous des dieux » (Jean 10 :34), ou quand Il exprimait l’idée de « Communion » (comme un) avec Dieu, notamment dans le verset 21 de Jean 17 : « Toi (Dieu), tu es en moi, moi, je suis en Toi, et eux (les hommes), sont en Nous ».
En apparence, l’Hindouisme va encore plus loin en considérant tout ce qui existe, humains, animaux, végétaux, minéraux, comme des reflets de Brahman. Brahman est la seule Existence. Les autres ne sont que Ses manifestations. Il faudrait dire « en apparence » seulement, car si l’on se réfère à l’autodéfinition du Dieu de la Bible : « Je suis Celui qui Est » (Exode 3 :14), alors tout ce qui « Est », toute existence là aussi, n’est autre que Dieu lui même !
Voilà une super promotion qui nous remplit de joie, et aussi d’énergie, afin d’envisager un petit tour d’horizon des dieux et déesse majeurs de l’Inde, en commençant par la « Sainte Trinité » : Brahma, Vishnu et Shiva ...
Brahma, le Dieu Créateur
Brahma
Tout d'abord, il ne faut pas confondre Brahma avec Brahman, l'Existence Absolue, inconcevable, impossible à représenter, dont il était question plus haut. Le Dieu Brahma est un des multiples reflets de cette Existence Absolue, à qui on attribue un rôle comparable au "Dieu créateur" de la Bible. En fait, l'Hindouisme ne conçoit pas la "création" de la même façon que la tradition judéo chrétienne. Son temps est cyclique, sans fin ni début, et non linéaire, avec un départ précis au moment de l'acte de Création. On dit qu'à chaque expiration de Brahma, un Univers est créé pour s'éteindre ensuite quand Brahma inspire. Ailleurs, c'est Shiva qui crée un univers quand Il ouvre ses yeux, et le fait disparaitre quand Il les ferme. Un autre récit considère que l'Univers n'est qu'un rêve de Vishnu. Cette multiplicité des récits, loin d'être contradictoires, exprime au contraire l'idée fondamentale que les trois Dieux de la Trinité Hindoue : Brahma, Vishnou et Shiva, ne font qu'Un, appelé alors Trimurti. Pour faciliter la transmission de leur message, Trimurti se scinde volontiers en trois "personnes" avec pour chacune, une "vie" indépendante.
Trimurti
C'est ainsi qu'à Brahma est dévolu le rôle de "Dieu Créateur". Du magma informe du Chaos, où rien ne peut être individualisé, Brahma rend chaque "chose" distincte, individualisable. Il nait lui même d'un Oeuf en or, cristallisé au sein de l'Océan du "Non Lieu" (Le "Pays de Nulle Part" de Peter Pan ?). Ou bien, d'après une autre tradition, d'un Lotus poussant du nombril de Vishnu, qui dort en flottant sur l'Océan Originel. A se demander si le Monde des "phénomènes" n'est pas qu'un rêve, comme celui de Vishnou (et du film Matrix) ? Les racines de ce Monde, telles celles du Lotus engendrant Brahma, ne plongent elles pas dans le nombril de Vishnou, comme pour se nourir de l'illusion d'un soi, appelant un "non soi" fait de toutes les autres existences ? Le rêve créateur est-il si différent de l'aveuglement (en sanskrit "Avidia" : littéralement "non vue", traduit par Ignorance), attribuant aux choses une existence en soi, illusion des illusions, comme le dira plus tard le Boudhisme ?
Peu importe ! Sachons toujours que du front de Brahma nait une délicieuse Déesse, Sarasvati, Sa fille. L'analogie avec l'histoire de Zeus et Athena, née de sa tête, est évidente.
Sarasvati danse autour de Brahma. Et Brahma la désire. La déesse se tortille devant Lui, à Sa droite, derrière Lui, puis à Sa gauche ... A chaque étape, Brahma se laisse pousser une nouvelle tête, quatre en tout, chacune regardant dans une direction. En fait, à cet instant, notre Dieu Créateur crée l'interdit de l'inceste, qui l'empêche de tourner "normalement" la tête afin de suivre les ébats de Sa fille. Avec quatre têtes, par contre : plus de problème ! Par la suite, bien conscient de Son désir assez peu "catholique", Brahma fait pousser une 5è tête, avec un chignon symbole de l'ascète, cette fois regardant vers le haut, comme pour chercher à s'échapper de ses basses pulsions par l'élévation, la transcendance. On ne peut s'empêcher de penser au labyrinthe de Minos avec son Minotaure, représentant l'animalité en chacun de nous, dont on ne peut s'échapper que par le haut, comme le faisait Dédale et Icare, à moins que ce ne soit par l'Amour, comme Thésée avec le "fil d'Ariane" ...
Sarasvati
Il est intéressant de préciser que Sarasvati est la Déesse de l'art, de la connaissance, de la civilisation, en un mot, de la Culture. On prétend que le Sanskrit, symbole de la Culture, a été inventé par Sarasvati. Claude Lévy Strauss soutenait que la frontière entre la Nature et la Culture n'est autre que l'interdit de l'inceste. Dès lors, il n'est pas excessif de penser que Brahma, dans le processus de Création, du monde, certes, mais surtout de Lui-même, est passé de l'état de Nature à la Culture, à travers la prise de conscience de l'interdit de l'inceste. Il est, à ce moment précis, devenu ... "Humain" !
D'une façon générale, en tant que Créateur, Brahma a dû affronter le même dilemne concernant la sexualité que Yahweh de la Genèse. En effet, l'acte de création le plus banal, celui qui nous concerne tous, à savoir la reproduction, passe forcément par la sexualité. Il est bien connu que Freud considérait quant à lui que n'importe quelle création, artistique, scientifique, philosophique, n'est autre qu'une sublimation de l'instinct sexuel. L'ennui, c'est que cet élan sexuel frôle constamment l'interdit, comme Adam et Eve avec leur pomme ... Dans le cas de Brahma, c'est Lui même qui paye de sa personne. En effet, Shiva, le rebelle, exaspéré par l'hypocrisie de la 5è tête de Brahma, qui, on s'en souvient, regarde en haut au lieu d'admirer tout simplement Sarasvati, l'a tranché net d'un coup d'ongle ! Les exégètes verront dans cet acte la traduction d'une certaine hostilité envers certains religieux, considérés comme hypocrites et profiteurs.
Une fois coupée, la 5è tête de Brahma est restée collée à la main de Shiva. L'iconographie la transforme parfois en bol de mendiant, ayant une vague forme de crâne. Certains moines boudhistes ont effectivement utilisé, à une époque, des crânes comme bol de mendiant. Pour être complet, la cinquième tête de Brahma apparait parfois aussi comme le gland du pénis de Shiva !
Au delà de l'épisode de la séduction de Sarasvati, les quatre têtes restantes de Brahma servent principalement à regarder en permanence dans les quatres directions, c'est à dire partout, afin de ne rien ignorer des bonnes et mauvaises actions de tous les êtres, et de décider de leur réincarnation. En effet Brahma est le Dieu qui préside à la réincarnation. Pour cela, Il est aussi le Dieu de la distinction du Bien et du Mal. Son animal "totem" est le cygne, qui, dit-on, serait capable de séparer le lait de l'eau quand on lui présente un mélange de ces deux liquides. Certaines iconographies montrent Brahma en train de saluer respectueusement Son cygne, comme s'Il voulait montrer que même l'acte de Création doit aussi s'incliner devant la Morale. On peut aussi dire que le cygne, en tant que symbole de la connaissance du Bien et du Mal, est aussi symbole du dualisme, car le Bien et le Mal en sont les aspects les plus marquants. De la même façon, l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal de la Genèse, est également un symbole du dualisme dont le fruit n'est autre que la sexualité. En butant sur l'impulsion sexuelle, Brahma s'humanise, offrant des similitudes avec Adam (mot qui signifie "homme"), tombé dans la dualité après avoir mangé le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Notons que Eve est également née du corps d'Adam, tout comme Sarasvati ...
Il est dit qu'après avoir créé le Monde, Brahma se trouve fatigué, tout comme le Dieu de la Bible au 7è jour. Cette fatigue, assez énigmatique eu égard à un Dieu tout puissant (d'ailleurs catégoriquement rejeté par les théologiens de l'Islam), se comprend si l'on considère un Dieu "converti" au dualisme. Au Bien répond alors le Mal, et à la puissance, la fatigue. L'histoire de Brahma montre qu'Il est bien ce Dieu dualiste, balançant entre péché et Morale, rêve et existence, puissance et faiblesse. Des trois Personnes de la Trinité Hindoue, Il est Celui qui intervient le moins dans les affaires du Monde, et aussi le moins vénéré, un peu comme Dieu le Père.
Sa légende permettrait de considérer la Création comme l'introduction dans un Univers existant depuis toujours, éternel, invariable, sans début ni fin, d'une vision dualiste qui permet de distinguer le "moi" du "non moi", "ceci" de "cela", ici et alleurs, le passé et l'avenir etc ...
Cette idée pourrait cadrer avec la découverte du monde par un nouveau né, qui, petit à petit, "crée" son "univers" en distinguant de plus en plus de choses qui l'entourent. Ce n'est pas par hasard que la première création du Dieu de la Genèse soit la Lumière (probablement premier chose vue par bébé) ... Au point de vue social, après une période de symbiose avec sa mère, bébé devrait d'abord la reconnaitre comme distincte de lui (à l'origine, semble-t-il de la fameuse "dépression du 9è mois"). Il va lui vouer un attachement considérable qu'il lui faudra par la suite apprendre à circonscrire dans certaines limites. Les liens affectifs au sein de la famille doit effectivement être limités pour permettre d'autres liens en dehors du groupe familial, afin de "créer" la société ... Au fond, créer, c'est peut-être, tout simplement, découvrir ?
VISHNU, le Dieu incarné, protecteur et sauveur

La deuxième Personne de la Trinité indienne est Vishnu. Une légende prétend qu’avant de se manifester, l’Univers est contenu dans le ventre de Vishnu, pendant qu’Il sommeille sur le serpent à mille tête Ananta (mot signifiant « sans limite »), qui flotte sur « l’Océan de Lait » originel. C’est l’énergie naissant du nombril du Dieu qui fait s’épanouir le Lotus au sein duquel Brahma apparait afin de créer toutes choses. Ainsi, alors que Brahma représente la volonté créatrice, Vishnu incarne, quant à lui, l’énergie nourricière, la volonté de conservation, de protection. Brahma, tout comme Dieu le Père de la tradition judéo chrétienne, une fois l’acte de création accompli, se repose, se tient plutôt hors du Monde, laissant Vishnu s’y engager activement, en particulier lorsqu’un danger grave le menace. C’est le Dieu incarné, le Sauveur par excellence, empruntant l’apparence de divers Avatars dont certains sont très vénérés :
Le premier Avatar de Vishnu est Matsya, le poisson cornu
Son histoire est liée à celui du premier homme, Manu (« man » = homme), qui n’est pas sans rappeler la légende de Noé (Noah) dans la Genèse. Manu sauve un poisson échoué sur une grève. Pour le remercier, celui-ci, appelé Matsya, lui révèle qu’un grand Déluge va avoir lieu, et qu’il a tout intérêt à construire un énorme bateau pour s’y abriter. Il doit aussi convier dans ce bateau des animaux et des végétaux de toutes les espèces, afin de reconstituer le Monde après la catastrophe. Une version de la légende veut que Matsya se transforme en une gigantesque créature marine pour transporter le bateau de Manu jusqu’à un sommet de l’Himmalaya, appelé plus tard Manali.
Rescapé du grand déluge, le premier homme, Manu, laissera à la postérité le premier texte de Loi, comportant 5370 sentences, semble-t-il encore conservé de nos jours. Manu serait également l’inspirateur du personnage biblique Moïse (Moshe), le législateur. De plus, pendant le Déluge, Matsya a aussi accompli l’exploit de plonger jusqu’au fond de l’océan et ramener les quatre tomes perdus du Veda, pour les remettre à Brahma. Comme le Veda contient des principes de la Création, on peut dire que par cette action, Matsya a une nouvelle fois sauvé la Création.
Le deuxième avatar de Vishnu est Kurma, la tortue
Au cours du déluge, un certain nombre d’objets précieux ont été perdus dans l’Océan de Lait. Brahma conseille aux Dieux de s’allier avec les Démons pour essayer de les récupérer. Les deux équipes plantent alors une grande montagne, appelé Mandara, au milieu de l’Océan de Lait, et enroulent un énorme serpent du nom de Vasuki, autour de cette montagne. Dieux et Démons saisissent les extrémités du serpent (les Dieux prennent la queue et les Démons la tête), et font tourner la montagne pour « baratter » l’Océan de Lait. Seulement, ce barattage n’est possible que si la montagne Mandara ne s’enfonce pas dans l’Océan. Il lui faut donc un support. Vishnu, comme ce sera son habitude à chaque fois qu’un problème grave se pose au Monde, se propose d’intervenir. Il se transforme en une tortue géante répondant au nom de Kurma, et s’immerge pour porter la montagne Mandara sur son dos.
Malheureusement, l’effort de barattage ne donne aucun résultat. Dieux et Démons commencent à s’essouffler et à se décourager quand, brusquement une flaque de poison extrêmement puissant apparait à la surface le l’Océan de Lait. Tout ce qui touche à ce poison est immédiatement détruit. Le Monde est de nouveau menacé de destruction. Vishnu étant indisponible, c’est vers Shiva que Dieux et Démons décident de tourner leur regard implorant. Shiva se met alors à boire tout le poison, mais ne le laisse pas descendre dans son ventre. Depuis cet exploit, la gorge de Shiva devient bleu.
Les baratteurs reprennent courage et se remettent à la tâche, avec davantage de vigueur, et des meilleurs résultats. Une vache surgit du fond de l’Océan de Lait, elle sera la source intarissable de lait. Suit un Arbre exauçant tous les désirs, puis la Lune, le Soleil. Apparait ensuite la Déesse Laksmi, d’une beauté sans égal, que Vishnu s’empresse d’épouser. Un éléphant sacré émerge après la déesse, suivi d’un cheval blanc et bien d’autres merveilles. A la fin, Dhanvantri, le Médecin des Dieux, sort des flots tenant dans ses mains le récipient d’Elixir d’Immortalité Amrita (ambroisie des Dieux grecs). Immédiatement, la collaboration Dieux – Démons se disssout, laissant place à un rude conflit pour la possession de cet Elixir. Les Dieux ne s’en sortiront approximativement que grâce à une ruse assez peu glorieuse.
Symboliquement, le barattage de l’Océan de Lait n’est autre qu’une version de la Création, avec Brahma comme instigateur, Vishnu comme support et Shiva représentant la bravoure libératrice. Les merveilles qui émergent sont des ingrédients de la Vie, telles l’Elixir de longue vie (l’ambroisie) pour les Dieux, la Vache à lait pour les hommes, le Temps (la Lune), la Lumière (Soleil), la Mort (le poison), la Beauté (Déesse Laksmi), l’Espoir (l’arbre exauçant les désirs), la Force (le cheval), la connaissance (l’Eléphant), etc ...
Les autres Avatars couramment cités de Vishnu sont :
- Le sanglier Vahara, qui luttait pendant mille ans pour triompher du Démon Hiranyaksha, afin de libérer la Déesse Terre, noyée par celui ci au fond de l’Océan (une sorte de répétition du Déluge).
- L’homme lion Narasimha qui réussit à tuer un Démon très malfaisant qui, à force d’offrandes, a pu obtenir de Brahma d’être quasi immortel, car ne pouvant être tué ni par un homme, ni par un Dieu. L’apparence mi homme mi lion de Narasimha permit à Vishnu de lui ôter la vie sans enfreindre les interdits imposés par Brahma.
- Le nain Vamana, un autre sauveur du Monde. Vishnu prit cette apparence à un moment où le Démon Bali réussit à conquérir l’Univers dans sa totalité. Vamana se présente devant lui en lui demandant d’obtenir une parcelle de terre équivalente à trois de ses pas. Amusé par cette requête venant d’un nain, Bali accepta. Vamana fit un pas, couvrant la terre entière, puis un deuxième pas, parcourant tout le paradis, mais décide de s’arrête là pour laisser au Démon ... l’enfer !
- Parasuram, qui triompha de la caste des guerriers (Ksatrya, origine du mot « guerrier »), devenant le protecteur de la caste des brahmanes.
- Le Dieu Krishna est aussi un avatar de Vishnu. Nous allons reparler de Lui plus longuement.
- Rama, le héros indien par excellence, personnage central du Ramayana, n’est autre, lui aussi, que Vishnu incarné.
- Le Bouddha, enfin, est vénéré dans l’Hindouisme comme le neuvième avatar de Vishnu, le Boudhisme étant la quintessence de la pratique spirituelle du Dieu.
- Un avatar très spécial de Vishnu est Kalki, le Messie, qui devrait venir au Monde à la fin de l’ère actuelle. Lorsque viendront ces temps apocalyptiques de terreur et de soufrance, Kalki arrivera, sur un éléphant blanc, terrassera des Démons, et sauvera le Monde, ouvrant une ère nouvelle. Il n’est pas étonnant qu’on le considère comme ... le Christ, qui devra également arriver à la fin des temps.
SHIVA, la Révolution en dansant ...
Un jour, Indra, le Roi des Dieux, rencontre une femme en train de pleurer à chaudes larmes. A sa question : « Pourquoi tu pleures ?», elle se propose d’emmener le Dieu sur l’Himalaya. Là, il trouve, au milieu de nulle part, un jeune homme en train de jouer aux dés. Intrigué, Indra interpelle le joueur. Sans réponse. Le Dieu déclare : « Je suis le Roi des Dieux ! » Le jeune homme ne bronche pas, continue son jeu comme si de rien n'était. Indra insiste : « Je suis Indra ! Roi des Dieux ! Maitre de l’Univers ! » Sans réponse. Après quelques tonitruantes répétitions, Indra devient menaçant. C’est à ce moment que le jeune homme se retourne, et esquisse un beau sourire. Le sourire de Shiva ! Danger ! En un clin d’oeil, Indra est capturé, jeté dans une grotte, où il trouve quatre autres Indras, croupissant misérablement au fond de l’obscurité. Tous ont été punis par Shiva pour leur orgueil ...
Shiva, troisième personne de la Trinité Hindoue, est un Dieu bien particulier, à côté de Brahma, dont la majesté et la distance hautaine évoque un Souverain, et de Vishnu dont les apparences bienveillantes sont celles du Religieux. Tranchant avec toutes les convenances, le corps recouvert de cendres d’incinération des morts, le cou paré d’un cobra ou d’un chapelet de crânes, la taille recouvert d’une peau de tigre, un troisième oeil brillant au milieu du front, la peau d’un bleu profond, Shiva semble vraiment mystérieux, et assurément inquiétant !
Son image correspond à celle d’un ascète, d’un Yogi hantant forêts et montagnes lointains, voire d’un mendiant, un vagabond ... Une représentation très connue de Shiva le montre dansant au milieu d'un cercle de feu, les cheveux volant des deux côtés, le pied gauche levé du côté droit, une des quatre mains tenant un tambourin dont la percusson rythme la création et la destruction de l'Univers, une autre main présentant le feu destructeur Samhara, une troisième main faisant l'Abhaya Mudra, le signe de la "Non Peur" (c'est aussi le mudra du Buddha Amoghasidi dans le Bouddhisme tantrique), la quatrième main montrant le pied gauche, alors que le pied droit piétine le Démon de l'Ignorance Avydia (qui donne "avide", avec "A" privatif et, en latin, "video" : voir). Au rythme de la danse de Shiva, le Monde et les existences sont détruits pour être recréés.
Détruire pour recréer, n'est ce pas la définition de la Révolution ? L'action de Shiva, le vagabond, n'est autre que le moteur des révolutions, afin que des mondes nouveaux puissent naitre, notamment à travers son autre symbole : le Lingam (pénis).
Le feu fait partie également des attributs de Shiva. Pour le lecteur de culture chrétienne, l'action destructrice évidente du feu de Shiva fait penser à celui de la troisième personne d'une autre Trinité, au feu du Saint Esprit, ce feu que Jean le Baptiste promettait pour le "vrai" baptême, qui consacre la naissance d’un Etre nouveau. Comme le Saint Esprit, Shiva intervient lorsqu'un blocage majeur intervient dans l'Histoire du Monde, afin de lui donner un nouveau départ. Dans le Nouveau Testament, le Saint Esprit descend dans Marie au moment de l'Annonciation, puis sur Jésus à son baptême, pour que l'entreprise de sauvetage du Monde puisse démarrer. Puis, au moment où les disciples apeurés se cachent des persécuteurs venant de crucifier leur Maitre, le même Saint Esprit viennent sur eux, sous la forme d'une flamme, afin de leur transmettre le courage d'aller prêcher la "bonne nouvelle" aux peuples de la Terre entière.
On représente souvent Shiva les yeux mi clos, comme dans une méditation, alors que le feu de son troisième oeil consume toute chose se présentant à son regard. Le fait que c'est une vision particulière qui anéantit tout, semble dire qu'une certaine claivoyance a le pouvoir de révéler que la vraie nature des choses est vide, sans existence propre. Rien n'existe en dehors de Dieu ! C'est un point de doctrine fondamental de l'Hindouisme. Cela deviendra plus tard la philosophie de la "vacuité" (Sunyata) dans le boudhisme Mahayana, notamment avec Nagarjuna.
On montre parfois Shiva tenant un crâne en guise de bol de mendiant. Ce n’est autre que l’une de cinq têtes de Brahma qu’il a coupé (voir la partie sur « Brahma »). On peut voir dans cette décapitation, tout comme l’épisode d’altercation avec Indra raconté pus haut, des signes d’une sorte de « lutte des classes ».
La lune fait partie aussi des attributs de Shiva. Elle orne son chignon, à côté de la tête de Ganga, déesse du Gange, qui crache un filet d’eau. Les cycles de la lune ainsi que l’écoulement du fleuve sont autant de symboles du temps qui passe et détruit tout. Il est donc normal de les trouver associés à Shiva, le Dieu destructeur.
Une version de la cosmogonie indienne indique que lorsque l’Univers est encore au stade indifférencié, c’est Shiva qui, en dansant, produisit avec son tambourin le son AUM qui faisait vibrer l'énergie originelle, tel un caillou jeté à la surface d’un lac. De ce point d’impact, une petite onde se soulève, entrainant d’autres ondes autour, qui, en se propageant de proche en proche forment les différentes « choses » du Monde. Ce mythe indique que toute existence, y compris nous mêmes, ne sont que des ondes nées d'une vibration de la pensée discriminative.
Ainsi, Shiva est le Dieu de l'Univers Intérieur, là ou n'existent ni Roi ni Mage, ni Maitre ni Héros, un Univers sans caste, où riches et pauvres, dominants et dominés, ne sont que des écumes sur l'océan, des reflets d'une même flamme. Dans cet Univers, seul le tourbillon de la pensée, telle une danse effrénée, fait apparaitre à l'infini tout ce qui semble exister. Après tout, ce Monde de la plus pure subjectivité n'est-il pas la seule que nous puissions vraiment connaitre ? Le troisième oeil de Shiva, en projetant sa clairvoyance incandescante dans ce Monde, consume tout, détruit tout, et ramène l'Esprit à son état de calme originel, à l'équanimité, à la consience de la vacuité des choses, jusqu'à la vacuité de la conscience ... La force destructrice de Shiva est aussi la faculté d'anéantir l'Ego, de réaliser le Non Attachement, de percer le voile de l'Ignorance.
SHIVA SE MARIE
Eh oui ! Il le faut bien ... La belle s'appelle Sati. Son père est né de la sueur de Brahma quand le grand Dieu brûle de désir pour Sarasvati, sa propre fille (voir le passage sur Brahma). Fier de cette descendance, le dieu "sueur" se prend pour quelqu'un de grande noblesse, et s’oppose farouchement à l'union de Sati avec Shiva, le mendiant. Les amoureux passent outre l'autorisation paternelle et s'unissent dans un parfait amour. Un jour, le beau père organise une grande fête où sont conviés tous les Dieux, sauf ... Shiva. L'affront est manifeste ! Sati, remplie de colère, s'asseoit en méditation, se concentre très fort, fait naîte le feu en elle, et se met à brûler. Shiva ne découvre la scène qu'une fois les flammes ont eu raison de la vie de Sati. Fou de douleur, il prend les restes de sa bien aimée dans les bras et se met à danser, à virevolter, à sauter partout, avec une cadence démente, piétinant le Monde et tout ce qui existe. L'Univers, tremblant, entre en agonie ! Vishnu voyant cela, lance son disque magique (symbole de la puissance de l'Esprit) qui tranche le corp de Sati en 108 morceaux, éparpillés dans 108 endroits en Inde, où des temples commémoratives existeraient toujours.
Privé de la dépouille de son épouse, Shiva finit par se calmer, mais entre dans une phase de prostration telle qu’il devient comme un végétal. Le Monde est de nouveau en danger, cette fois à cause de l’absence de « l’énergie rénovatrice » de Shiva. Vishnu, le Dieu sauveur, cherche à extraire Shiva de sa mélancolie en lui envoyant Parvati, sa soeur, pour le séduire. Selon d’autres versions, Parvati est la fille du roi des montagnes, Himavat ou Parvat Raja.
Shiva, perdu dans sa méditation ne lui accorde aucun intérêt. Parvati se retire, et part vivre en ascète au plus profond de la forêt. Shiva finit par être intrigué, et, déguisé en brahmane, vient lui demander pourquoi une personne de sa qualité puisse s’intéresser à un mendiant couvert de cendre, vivant prostré au milieu d'un champ d’incinération des morts comme Shiva. Parvati répond que seul le Claivoyant est capable de se détourner de toute richesse car il sait que rien n’existe qu’il ne possède déjà, que seul le Tout Puissant n’a nul besoin de se cacher derrière les apparences, car il sait que rien ne résiste à sa Force, et qu’ainsi elle aime de tout son être, l’Etre authentique qu’est Shiva, l’Etre tourné vers son intérieur, plein de force et de noblesse.
LE CONTRÔLE (PRESQUE) ABSOLU ...

Recevant tous ces hommages, Shiva ne peut que faire l’amour à Parvati ... Pendant pas moins de mille ans, s'il vous plait, sans émettre sa semence. Il montre ici sa maîtrise de l'une des pratiques fondamentales du Yoga dont il est le Maître Absolu. Il faut dire que le contrôle de sa semence permet à l’homme d’éliminer une de ses angoisses majeures. Il s’agit de la confrontation, forcément désavantageuse, de sa sexualité, qui est limitée par l’émission de semence, et celle de la femme, qui, elle, est illimitée. Cette angoisse serait la cause des comportements répressifs de l’homme vis à vis de la femme, de la condamnation du plaisir (que l’homme n’est pas sûr de pouvoir donner), du comportement de fuite à travers des actions guerrières, de recherche de pouvoir, de renommée etc ... Simple surcompensation, après tout, mais générateur de bien des malheurs, conflits, violences, oppressions ! Shiva montre ici la voie, inattendue pour certains, de l’harmonie universelle !
Dans la mythologie grecque, on a un cas analogue avec Ouranos faisant l’amour sans discontinité à Gaia durant des millions d'années. L’affaire, malheureusement, finit très mal ...
En effet, les bonnes choses ne peuvent durer (la sacrée « impermanence ») ... L’acte sexuel illimité de Shiva pose un gros problème. Pendant qu’il perpétue ses calins à Parvati, des démons ravagent le Monde. Un oracle prédit que seul un descendant de Shiva pourra les stopper. Cependant, point d’émission de semence, point de descendance ! Vishnu, qui se mêle décidément de tout, envoie Agni, le Dieu du Feu, et, selon les versions, également Kama, le Dieu du Désir, pour troubler Shiva et l’obliger de laisser partir sa divine semence ...
SHIVA L’ANDROGYNE ET LA SAINTE TRINITE
Une bonne maîtrise de la sexualiré ne peut exister sans une certaine dose de féminité. Shiva est, de ce fait, un Dieu androgyne. La représentation suprême du Dieu, appelé Ardha Narishvara, est un Etre mi homme mi femme. On dit aussi que toutes les déesses (Devi) viennent de la part féminine de Shiva.
En fait, Shiva est la réalisation d’un processus. Le point de départ étant Brahma, créateur du Monde matériel, dualiste, bien différencié, puis passe par Vishnu, représentant le Monde spirituel pour aboutir à la négation de tout, l’extinction de l’Ego, la vacuité del’Etre, avec Shiva. Dans le Mantra AUM, Brahma est le syllabe A, Vishnu le U et Shiva la fermeture des lèvres, l’extinction du son, avec la consonne M. C'est cette consonne qui ferme le mantra primordial AUM en laissant sa vibration se diluer dans l’infini de la Vacuité. Ces trois étapes peuvent indiquer, pour certains, le chemin qui mène de l’Individu à la Totalité, de la goutte d’eau à l’océan.
Concernant les Chakras, Brahma correspond à Muladhara Chakra sous la colonne vertébrale, où la vie matérielle, physique, prend racine. Ce Chakra est aussi à l'origine des trois canaux Ida, Pingala et Sushuma qui parcourent tout le corps. Vishnu correspond à Anhata Chakra, au milieu du thorax, siège du coeur, de l’esprit. Shiva quant à lui correspond à Ajna Chakra, entre les deux sourcils. En franchissant ce Chakra, l’esprit accède à l’Eveil, à la Connaissance adualiste, qui ne distingue plus ni Ego, ni Etre, ni individualité, ni altérité, pas de moi et de « non moi », pas de ceci et cela, pas d’existence en soi. Tout disparait dans la Grande Vacuité, à travers Sahasrara Chakra, situé au sommet de la tête.
Le Lingam, sexe de l’homme, autre symbole de Shiva, peut être décrit comme ayant une base carrée, représentation classique de la Terre et du Monde matériel et rappelant Brahma avec ses quatre têtes regardant dans les quatre directions. Un peu plus haut, le Lingam prend une forme octogonale, celle du lotus à huit pétales, représentant la vie spirituelle, qui ne cesse de se nourrir ele même, flottant pour l’éternité sur les flots du temps, image de Vishnu, le Dieu protecteur, qui nourrit et perpétue la Vie. Au sommet, le Lingam se termine par un cercle, représentant le Ciel, la Conscience adualiste, indifférenciée (tous les points du cercle sont équivalents), rappelant la personnalité Homme - Femme indisticte de Shiva dans sa forme Ardha Narishvara. Ce cercle se réduit progressivement, pour devenir un point, le point de départ de l’Univers que nous avons évoqué plus haut. Au delà de ce point, c’est le Néant, la Vacuité fondamentale de l’Etre.

Ainsi, la Trinité Hindoue apparait sous la forme d’un personnage unique, appelé Tri Murti, montrant le caractère indistinct des trois Dieux : Brahma, Vishnu et Shiva. Ils ne sont, en effet, que des manifestations différentes d’un même Principe. Vishnu et Shiva, eux, ont une représentation particulière appelé Hari Hara. Hari correspond à Vishnu, Hara à Shiva, deux faces d’une même « réalité », indissociables et néanmoins distincts ...
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